Les nouveaux romantiques

A l’origine de l’incompréhension de cette relation épistolaire : un horoscope lunaire et trois points de suspension… Ces trois points que j’ai laissés à la fin de tous les messages envoyés à ce garçon. 

Celui avec qui j’ai commencé à discuter quelques jours auparavant grâce à la magie des réseaux sociaux. Entre une story d’un petit chat trop mignon, et une pub pour un énième groupe folk indé filmé au ralenti, est apparu ce garçon là : celui qui comme moi raconte des histoires dans la vie*.

(*mais en plus drôle et devant vraiment un public)

(**Moi aussi, certes j’ai un public, mais qui entièrement réuni, tiendrait facilement dans la salle des fêtes de Roubaix.)

On a fait connaissance en message privé. On a parlé de Christophe Honoré, d’Antoine Doinel et de Vic Beretton. Et progressivement, la ligne d’intimité a été franchie. J’ai commencé à me confier. Je lui ai avoué des choses que je n’avais encore jamais dites à personne. 

Que par exemple, j’aime me motiver en écoutant « Jour 1 » de Louane en secret, que j’ai la manie de voir partout des signes dans la vie, et qu’en 2003 j’avais voté pour Patxi de la Star Academy 3. Il m’a alors appris que Patxi avait écrit ce titre de Louane. Il ne m’a pas vraiment avoué qu’il avait voté aussi pour lui. Mais sa connaissance approfondie de la carrière de Patxi a parlé pour lui : 

– ne dis rien, j’ai compris !

Un tel niveau d’intimité avait été franchi, j’ai été troublé. Et surtout, je me suis dit : mais c’est fou, c’est exactement comme dans « Vous avez un message », cette comédie romantique de 1999 où Meg Ryan* tient une relation épistolaire avec Tom Hanks.

(*avant que elle ait découvert la chirurgie et lui la COVID-19)

Dans ce film, Meg tient une adorable petite librairie à New York, Tom est un peu l’ancêtre d’Amazon et de Cultura réunis. Ils se détestent dans la vraie vie : Tom ruine le commerce de Meg en implantant une grande surface en face de sa boutique à elle. Mais sans le savoir, ils conversent en privé, après s’être rencontrés dans un groupe de discussion sur l’internet, celui du temps d’avant. 

Celui de l’époque « bénie » d’AOL et de Caramail. L’époque où l’on attendait qu’un modem se déclenche pour pouvoir consulter ses messages. Cette époque où la conversation ne se terminait pas au bout de deux messages en un envoi d’une photo intime d’une partie masculine. La technologie ne permettant à l’époque pas une telle instantanéité. L’envoi à l’instant t d’une telle photo aurait nécessité une logistique précise et organisée en 7 étapes méticuleuses :

Sortir un appareil photo numérique en ayant au préalable vérifié les piles. Prendre une photo en voyant le résultat en miniature sur un écran deux pouces. Insérer une carte mémoire dans une tour PC. Attendre le chargement. Attendre que les 20 photos prises apparaissant de manière saccadée au ralenti. Retourner sur le groupe de discussion pour choisir la plus « flatteuse ». Cliquer sur envoyer la photo. Attendre 20 minutes que la photo 50 kilos octets, pixellisée, soit enfin envoyée à une personne qui avait au final quitté la conversation.

Alors sans aucune intention érotisée affichée, Tom et Meg, tous les deux en couple, s’envoient des messages teintés de naïveté qu’ils pensent dénués de tout sous-entendu. 

(*même si le fait de rêver de bouquet de crayons fraichement taillés… Je dis ça…)

A la fin, du film, spoiler alerte : elle est au chômage, il est rentier, ils n’ont rien à faire de la journée, ils boivent des cafés , ils se disent des phrases intenses : C’est vous ? Oui, c’est moi ! Et ils finissent par s’embrasser à côté d’un labrador. C’est trop émouvant.

J’ai repensé à ce film, je me suis dit c’est ça : Meg, c’est moi, Tom, c’est lui. J’ai paniqué. J’ai voulu le revoir, pour me rendre à l’évidence. Je ne l’ai pas trouvé en replay. J’ai du fouiller dans une pile de DVD, pour me rappeler ensuite que je n’avais plus de lecteur DVD. Impossible de le voir. J’ai pris cela comme un signe, le signe, que je m’étais surtout fait un film dans ma tête et que j’avais sur-interprété la situation.

J’ai alors ouvert mon numéro de Elle hebdomadaire. Et c’est précisément à ce moment que tout à dérapé. Ce vendredi 9 octobre, à 12h36, j’ai découvert mon horoscope lunaire :

Sagittaire : Les aspects contradictoires de Vénus et Neptune vous invitent à éviter les zones de flou dans le domaine sentimental. L’idée sera de clarifier un non-dit et de redoubler de diplomatie pour trouver à la fois le meilleur angle pour échanger et le moment propice pour faire le point*.

(*Horoscope Lunaire de Jean-Yves Espié du 9 au 15 octobre**)

(** je l’ai conservé si vous voulez savoir ce qui vous est arrivé cette semaine là)

Et là j’ai paniqué ! C’était devenu évident. Nos messages n’étaient pas innocents. J’étais allé trop loin. J’avais franchi la ligne. J’allais devoir m’excuser auprès de lui. Clarifier ces non-dits. Tout avouer à mon chéri, qui, c’est certain, allait me quitter après avoir découvert tous ces messages cachés  :

– comment as-tu pu lui confier ces choses que tu ne m’avais jamais dites ! comment veux-tu que je réagisse, en découvrant que je vis depuis 18 ans avec toi dans le mensonge ! Tu m’avais assuré que tu avais voté comme moi, Michal, à la demi-finale garçon de la Star Academy. PATXI ! Regarde-moi bien, maintenant : c’est fini !

J’ai pris une bouffée de ventoline, et une tisane nuit calme.

(*oui, une tisane, à 12h37… je sais, c’était mon instant requiem for a dream)

J’ai immédiatement appelé une amie pour tout lui raconter. Je lui ai montré ces messages, et elle a confirmé que tout était de ma faute, enfin surtout de la faute des trois points de suspension. Ceux que je laisse toujours à la fin de TOUS mes messages. Ces trois points dont j’use et abuse pensant que cela apporte une convivialité, et laisse la place à l’autre de s’exprimer.

Alors que non, selon elle, les points de suspension traduisent : 

– soit une démarche passive-agressive*. 

(*comme le sourire crispé de l’épicier en tablier, équitable et écoresponsable,

 quand je lui ai demandé où se trouvait le Nutella**)

(**non monsieur, on ne fait pas de Nutella ici, mais de la pâte à tartiner aux fèves de tonka…)

– soit la traduction d’une incapacité à clore une discussion, d’assumer un choix, ou de mettre son interlocuteur dans l’incompréhension complète de l’intention.

(*tu veux aller au cinéma… VS tu veux aller au cinéma ?)

J’ai plaidé coupable. Pour ma défense, j’ai d’abord essayé de faire passer cela pour une incompréhension complète des codes sociaux actuels : 

– Tu sais, j’ai toujours eu le sentiment de ne pas être né à la bonne époque ! 

J’aime me persuader que j’ai toutes les caractéristiques d’un personnage de la littérature victorienne. Un homme au lourd passé, à l’image d’un M. Rochester pour Jane Eyre, qui a du mal à s’exprimer, en raison de tourments internes, intenses et passionnés…

(Alors qu’en soit, avec ma déficience respiratoire, enfin mon asthme, je le sais que dans un roman victorien, je ne serais pas le héros sombre et ténébreux. Je serais le petit frère du héros, le garçon célibataire et fragile, celui assis sur un fauteuil de velours, le plaid sur ces jambes anémiées, regardant au travers d’une fenêtre embuée, très mature pour son âge et qui prodigue ses conseils amoureux parce que lui sait ! Alors qu’il ne sait rien et qu’il va décéder à 18 ans d’une pneumonie.) 

Elle m’a alors rappelé que je fantasmais une époque où le déodorant n’existait pas, que je panique à la moindre suspicion d’effluve corporelle mal maitrisée, que je devais surtout fantasmer les intentions d’un garçon qui avait certainement quelque chose de plus excitant à faire de sa vie que d’attendre les messages d’un humoriste à peine émergeant et que mon comportement était typiquement ce qu’on reproche depuis la nuit des temps aux garçons perpétuellement immatures comme moi ! 

A ce moment je lui ai indiqué que c’est elle qui dégageait une certaine agressivité. On s’est calmés, on s’est réconciliés en se mettant d’accord sur la victoire méritée d’Elodie Frégé à la star academy. On a repris le fil de la conversation. 

– Quand même, je sais qu’il ne faut pas voir des signes partout, mais tu sais que même mon horoscope lunaire me dis que…

– Attends Louis-Arthur : tu le sais que ton signe lunaire, n’est pas forcément le même que ton signe solaire 

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que ce n’est pas parce que tu es sagittaire en solaire, que tu les en lunaire… 

Ce vendredi 9 octobre, à 13h36, en attendant qu’elle calcule mon signe lunaire, j’ai parcouru la story de ce garçon. J’ai découvert qu’il avait effectivement mieux à faire, qu’il était au bord de la mer, avec son amoureux.

Et moi, à Roubaix, j’ai vérifié : je ne suis pas sagittaire mais Taureau en lunaire. Je me laisse trop influencer par mars et jupiter, et dois tourner la page d’une relation pour repartir sur des meilleures bases.

Alors, j’ai rouvert mon échange épistolaire, pour écrire un message, simple, positif et limpide. Un message qui allait mettre les choses au clair, clarifier mes intentions. 

Le message d’un garçon qui a décidé de ne plus avoir le quotient émotionnel d’un adolescent, qui est en couple, et qui se doit d’être respectueux. Le message d’un homme qui n’est pas M. Rochester, mystérieux et lunaire, mais un homme de 2020, qui a compris. Un message qu’on se doit d’avoir quand on veut reposer des bonnes bases, pour une amitié sans suspension, sans sous-entendu :

« Coucou, J’espère que tu vas bien…L’automne, n’est-ce pas magique ? Ça me donne envie de t’envoyer un bouquet de crayons fraichement taillés…A bientôt j’espère, bisous… »

On s’écrit téléphonique

Nous les nouveaux romantiques

Actuel et nostalgie

Étonnamment romantique

Karen Cheryl – Les nouveaux romantiques

Dans nos classeurs de lycée

Récemment, j’ai réalisé que mon compte instagram était à l’image de cet agenda du lycée. Celui que j’enviais. Celui de celles et ceux qui se les échangeaient, s’écrivaient des mots, souvent très colorés, en rose, bleu turquoise ou violets. 

Ces mots parfois recouverts de blanc pâteux, agrémentés de coeurs et de bites mal dessinés, de photos de Brandon ou Brenda, découpées dans des programmes télé. Des carnets remplis de petits mots, de déclarations d’amitiés, souvent éphémères, sur des pages parfois même parfumées à l’eau jeune vanillée ou ambrée.

Au lycée, le mien était un clairefontaine, noirci proprement, sans rature, au crayon bic 4 couleurs. Les quelques pages manquantes avaient été découpées de manière appliquée, à la règle. Comme un témoignage d’une personnalité qui ne voulait ni déborder, ni se faire remarquer. Un agenda sans parfum, ni sentiment affiché.

J’ai grandi, j’ai vieilli, j’ai laissé mes agendas dans des cartons, derrière moi… J’ai pensé que j’avais réglé mes comptes avec tout cela. Et sans crier gare, comme le retour de Beverly Hills, instagram est arrivé. J’y suis allé, j’y ai vu ces mêmes mots partagés, ces couleurs parfois bariolées, ces amitiés parfois trop affichées. J’ai succombé. 

J’ai même osé y enregistrer pour la première fois ma voix. Celle qu’on entend peu dans la vraie vie. Cette voix que je n’assumais pas, tant elle me semble trop posée et surjouée. Celle qui donne une intention dramatique à tout ce que je peux dire au quotidien. Celle dont le souffle semble parfois venir d’un abus de cocktails sophistiqués dans des bars enfumés, à l’expiration teintée d’une exaltation sensuelle*. 

(*alors qu’elle vient tout simplement de mon asthme et, à la rigueur, d’un abus de miel dans ma tisane nuit calme)

Lorsque, ce jour précis, j’ai dit tout haut dans ce café, à ce garçon là devant moi :  

Tu sais, j’aime tremper ma madeleine dans mon thé …

Cette voix a tout de suite apporté une teinte érotisée, provoquant une situation malaisante face à un garçon terrorisé et un gâteau qui par sa mollesse, était devenu lubrique et écoeurant instantanément.

(*Alors que je peux vous l’assurer, il n’y avait aucun second degré. 

En vrai, j’aime simplement juste tremper ma madeleine dans mon thé… )

Si je posais là, maintenant, sur instagram, cette même phrase, avec cette même voix, sur une petite musique accompagnée d’une ambiance scénarisée, cela donnerait l’impression d’amorcer un récit proustien.

Instagram m’a en fait permis de donner le change à ce que je dis, à ce que je suis, dans la vraie vie.

Ce garçon, aux silences répétés en société, à l’incapacité d’exprimer publiquement et parfois même intimement ses sentiments. Ce garçon qui depuis des années aime afficher, dans un intérieur qui semble naturellement filtré, des vinyls de groupes indés… alors qu’en solitaire ce garçon aime chanter des mots de Jenifer.

Ce garçon qui a l’image d’un Niels Schneider, a provoqué parfois des amours imaginaires, sans oser y succomber, celui qui préfère la plage, les rayons verts*.

(*ce garçon qui assume cependant ses clins d’oeils delermiens appuyés)

Ce garçon dont la vie n’avait pas débordé d’un millimètre des pages Clairefontaine quadrillées… Jusqu’à cette dernière année, au cours de laquelle, sur ce mur, j’y ai épinglé pêle-mêle mes photos de films préférés, mes textes sous-couverts de dérision, parfois écrits vraiment au 1er degré… 

Et petit à petit, je me suis laissé déborder par l’envie d’y croire, de succomber à mes émotions. Emotions provoquées par des mots, des rencontres qui se profilaient. J’avais là, d’un coup, les amitiés fantasmées et vanillées du lycée qui frappaient à ma porte, ou plutôt en messages privés. J’ai reçues des invitations, et galvanisé, j’ai accepté.

Jeudi, quand ce photographe , m’a dit qu’il me verrait bien sur un shooting mode sophistiqué… Je ne l’ai pas contredit, j’ai fait comme si j’y croyais*…

(*alors que je le sais que j’ai l’audace stylistique de la collection Cyrillus de 1998)

Vendredi, quand ce programmateur d’une scène musicale m’a dit qu’il m’invitait à venir chanter sur sa scène… Je ne l’ai pas contredit lui aussi, et j’ai encore fait comme si j’y croyais*…

(*alors que déjà seul au micro, on entend régulièrement plus fort que moi la personne qui dans la salle me crie « on entend pas »!)

Samedi, quand je me suis retrouvé face à ce garçon dans un décor digne d’une photo de Stephen Shore, j’ai crû que j’y arriverais…

Mais très vite j’ai compris, que malgré tout, je reste encore celui qui ne boit jamais un verre de trop, qui ne sait pas dire les mots à l’envers, qui aime parler en vers. Alors j’ai même pas dit qu’un jour j’aimerais être comme lui. Pas à danser les cheveux* mouillés sur du Britney. Non. Comme lui à vivre une vie débordant de la page quadrillée. 

(*cheveux dont le temps de vie semble désormais plus que limité)

Arès avoir été ému par ce garçon touchant et extravagant, je suis rentré sous la pluie. J’ai allumé mon autoradio. J’ai lancé ce titre de Jenifer, pour bien renforcer mon amour du 1er degré, pour un peu romancer ma vie et rêver de messages sur un vieux répondeur comme dans un film d’Eli Chouraqui. 

Dimanche, à minuit, je m’apprête à écrire sur mon agenda 2020, ces paroles que j’apprécie désormais ouvertement au premier degré :

Donnez moi le temps

D’apprendre ce qu’il faut t’apprendre

Jenifer

Je suis Stéphanie D.*

*Une mini chronique « hors série » écrite vendredi au Spotlight de Lille sur un coin de table…

Maxime D. avait lancé un signe de ralliement, celui qui nous invitait les copains et moi, à nous retrouver sur la dernière rangée du bus non climatisé.

C’était l’été de mes 16 ans, à Porthsmouth. Celui où plutôt que d’assister sagement aux cours d’été, nous nous retrouvions avec des Benson mentholées à écouter sur des K7 audio mal mixées des jeunes groupes anglais.

Pendant que nos parents nous rêvaient en élèves cravatés et uniformisés, nous trainions avec des polos un peu délavés, vieilles Stan Smith aux pieds.

Nous visions mal des cibles, fléchettes dans une main, bière légèrement éventée dans l’autre.

Et au milieu de ce groupe, il y avait Stéphanie D.

Stéphanie D. Celle qui était toujours à l’heure, qui apprenaient ses leçons par coeur et qui levaient les yeux au ciel dès qu’elle entendait nos rires moqueurs.

Tout l’été, elle avait pris des photos bien cadrées de tous les monuments visités en anglais. Nous répétant que son père était photographe et qu’elle aimait au retour de ses voyages lui transmettre ses pellicules pleines de souvenirs.

La perfection de Stéphanie D. nous agaçait. Elle nous renvoyait à notre propre condition de garçons, insouciants et inconscients de leurs privilèges.

Alors à la fin de l’été, à l’arrière du bus, assis sur des fauteuils marron-orangés, nous lui avons emprunté son Olympus noir. Maxime D. a épuisé les dernières poses de sa pellicule ISO 400, 5 clics, pour immortaliser, en gros plan, nos parties arrières dévoilées, certainement floutées, caleçons baissés.

Nous avons ri bêtement, en lui tendant l’appareil imaginant nos parties se dévoiler devant le regard médusé de son père dans l’intimité d’une chambre noire.

Quelques années plus tard, ce 21 août 2020, je suis assis à l’entrée du Comedy Club où je dois jouer. J’écris sagement des textes pas vraiment marrants, et surtout j’entends les rires des autres humoristes. Les garçons cool qui profitent de cette fin d’été pour s’amuser et se photographier autour du billard.

Moi, sagement installé à côté en train de griffonner des mots au crayon.

Je n’ai plus une haleine fumée et mentholée, j’ai toujours les même stan smith aux pieds, mon polo n’est désormais plus délavé, et je prends conscience que je suis devenu Stéphanie D.

Celui qui en coulisses ne sait pas se lâcher, qui arrive toujours trop en avance pour apprendre ses sketchs par coeur, qui essaie de prendre des photos bien cadrées…

Les fauteuils du fonds du bus ont été remplacés par la dernière rangée du théâtre. A la place de l’Olympus, un téléphone emprunté à la volée par David V et Julien B. Avec immédiateté, je découvre dedans des selfies amusés, pour témoigner de ces jolis moments d’avant scène dont ils savent profiter.

Mais, quelques heures après, après les rires et les applaudissements. sans se moquer, David V. et Julien B. m’ont tapé dans la main pour dire : t’inquiète, c’était bien !

Cette fin d’été 2020, je me rends compte que je suis certes devenu Stéphanie D.* un peu trop sérieux, parfois ennuyeux, mais passionné, et qui n’a pas éteint son âme d’adolescent anglais.

*Désolé

Le baiser sur la plage de Cabourg

En essayant mon short de bain rouge, je me rends compte que je suis désormais plus proche de Mitch Buchannon dans l’épisode 1 de la saison 10, que dans l’épisode 10 de la saison 1, c’est à dire bien passé et boudiné.

(* et il ne viendrait à l’esprit de personne de me demander de courir torse nu sur une plage à Malibu)

Ce short, acheté très cher, j’en étais pourtant fier. J’avais suivi les conseils de Monsieur Parfait :

– Tu sais, il vaut mieux miser sur un basique simple et de qualité que tu pourras garder de nombreuses années…

Certes, je le garde depuis longtemps, mais je ne rentre plus dedans. La durabilité tant vantée ne prenant jamais en compte le caractère extensible du corps au fil des années… 

Le basique indémodable et inaltérable, ça ne marche en vrai que pour Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis et Monsieur Parfait !

L’été dernier, je m’étais corporellement un peu mieux préparé. Mais cette année, sérieusement : qui croyait qu’on allait vraiment avoir des vacances d’été ? 

En mai, le concept de vacances d’été semblait aussi irréaliste que la sortie d’un nouveau titre de Larusso, ou le retour en politique de Roselyne Bachelot. Finalement, à la surprise générale, tout s’est produit, sans laisser la moindre possibilité d’y être préparé ni même d’atteindre un début de summer body… 

Et nous voilà, en juillet, veille du départ, lui avec sa valise déjà préparée depuis 10 jours, organisée, et moi, tous mes vêtements encore sales, me berçant d’illusions :

– Si je lance une, voire deux lessives ce soir, que je l’étends à 22h, on est d’accord que ce sera sec demain matin ? Non ? Parce que là j’ai plus rien de propre, je ne sais même pas comment je vais m’habiller pour partir demain ?

– Tu devrais regarder du côté de tes affaires de sport, elles doivent être propres, elles *!

(*Ah lala, il m’agace)

Jour du départ, je me retrouve en short, t-shirt et baskets, pas du tout la tenue dont j’avais rêvé pour notre road-trip… 

(*J’étais un peu comme une pub de Decathlon pour un avant/après, et je représente l’avant.)

(** Au moins, ces vêtements auront été portés plus de zero fois…)

Car oui, à défaut de partir à l’étranger, on s’est dit qu’on allait rejoindre la maison de famille en Normandie, en passant uniquement par les petites routes de campagne, telles des versions masculines* 2020 de Thelma et Louise… 

(* si si…)

Roulant, non pas dans une Ford Thunderbird cabriolet flamboyante, mais dans une Fiat 500 à 30 km/h sur des routes limitées à 70, mains accrochées au volant en écoutant du Juliette Armanet, il a fallu se rendre à l’évidence : on était bien loin de l’image fantasmée !

On a pas vu notre vie défiler en s’envolant dans le Grand Canyon, mais en fermant les yeux sur une route de campagne. On était persuadés qu’avec ce tracteur qui arrivait, devant nous, on allait pas passer. Et puis finalement si ! Comme nous l’ont fair remarquer les 15 voitures qui attendaient derrière nous.

On a fini à mi-parcours égaré, non pas avec Brad Pitt dans un motel mais sur la route D615, avec Jean-Marc, à la station service en lui demandant si c’était grave ce clignotant qui s’allumait* ?

(*rassurez-vous, en mettant de l’essence, le problème était réparé)

En arrivant à destination, avec 3h de plus que le temps estimé, je me suis rendu compte immédiatement que c’est finalement pas le summer body de Charlotte que j’ai voulu retrouver cet été. Non, j’ai eu envie de retrouver sa marinière d’effrontée, de replonger dans les étés d’enfance qui semblaient sans fin, ceux où notre identité était dévoilée sur une étiquette cousue main sur nos culottes, ces étés de tour de France, des méduses aux pieds, dans la maison à l’unique combiné téléphonique.

Alors qu’en début d’année, on aurait pas imaginé dire oui aux vacances avec enfants, 

celles où la plage n’est pas une salle de lecture ensoleillée mais un terrain de jeu ensablé, 

celles où l’on doit manger soit trop tôt, soit trop tard, 

là, on a tout accepté, juste pour le plaisir de se retrouver ! 

Même si cela impliquait d’accepter de manger ce monster munch un peu baveux tendu par une petite main et de ne pas pouvoir lire le Elle été au petit déjeuner, car il faut les surveiller.

On a voulu retrouver le plaisir de voir arriver dans une coupe au verre opaque, une épaisse mousse au chocolat, dans laquelle trempent fièrement deux langues de chat..

Une mousse au chocolat pas revisitée, au café du port qui ne sert pas d’IPA, qui n’a aucune marque dérivée présentée dans un concept store à côté. Un restaurant dont le seul concept affiché, est celui de s’asseoir,de commander et de manger !

Très vite on s’est laissés aller à nos plaisirs d’été démodés, on a  :

osé les chaussettes remontées, 

(ré)appris à trouver notre itinéraire sur une carte en papier, 

regardé « Amélie Poulain » un mercredi soir en DVD, 

recherché dans le cd de Yann Tiersen dans le grenier,

participé à des visites guidées de château au milieu d’un groupe de personnes âgées, 

(qui avaient toutes les chaussettes remontées), 

fait comme si on connaissait les paroles de Sara per ché ti amo, 

(È un’emozione Che cresce piano piano)

osé les couchers à 22h, 

bu du cidre en plein soleil à 16h, en oubliant que le cidre est une boisson alcoolisée,

fini plutôt (très) éméchés à 17h,

pris des brochures dans des offices de tourisme,

enfilé des K-Way trop grands datant de l’époque où on n’en voulait pas,

joué au scrabble,

pris en photo les jeux de mots affichés sur les devantures des commerçants normands,

hésité entre glace en pot ou cornet,

1 ou 2 boules,

regardé les vitrines des agences immobilières,

imaginé ouvrir un gite,

souri devant un chanteur à chemise colorée reprenant du Julien Doré.

Bien sûr, les petits travers ont refait progressivement surface, on s’était dit que non, et en fait, on a quand même :

fait des stories face à la mer en prenant l’angle où on ne voyait pas les autres touristes faire la même chose que soi,

appliqué un filtre en pensant que personne ne le remarquerait,

acheté le vinyle de Louise Verneuil chez un petit disquaire à Coutances,

fait comme si on était pas déçus par le mystère de la chambre 622,

pris des photos de nos pieds dans le sable,

acheté des tasses en grés qu’on peut trouver partout toute l’année,

pris plus de temps sur la terrasse où la 4G passait en prétextant qu’on était bien en plein soleil,

préféré cette terrasse parce que le mobilier était en bois recyclé.

Et après avoir constaté sur la plage quelques corps parfaitement équilibré en fin de séjour sur une plage à Cabourg, j’ai un peu regretté d’avoir choisi 2 boules en cornet avec supplément chantilly.

En voyant mon regard désappointé sur ce petit bourrelet qui dépassait de mon short de bain rouge sur une plage à Cabourg, il m’a regardé et m’a dit :

– tu sais, j’aime l’idée de vieillir avec toi ! D’être dans quelques années, sans avoir à se préoccuper d’une quelconque ligne d’été, de revenir sur cette même plage, de constater qu’on a pas ouvert de gite, qu’on s’aidera mutuellement à s’attacher nos caleçons de bains usagés, sandales en cuir attachées et qu’on préfèrera la plage en début de journée.

Sur cette plage, un vendredi 31 juillet, la même où Vic a embrassé Matthieu, j’ai souri, j’ai dit « Moi aussi » . Je l’ai à mon tour embrassé, avec mon short de bain rouge qui commence désormais un peu à se délaver.

C’était un beau mois de juillet…

Chercher le garçon

Quand le soir, sur le canapé, installé à côté de mon amoureux, j’entends ce jingle se déclencher, je sais que l’heure est venue de faire un choix. Les notes retentissantes de Netflix ressemblent pour moi à un coup de marteau asséné par un juge au moment du verdict. J’ai l’impression d’être devant un feu de camp, à devoir déplier un petit papier face caméra pour annoncer ce que j’avais choisi à Denis Brogniart.

Pour celles et ceux qui comme moi souffrent d’indécision chronique, la question « tu veux regarder quoi ? » provoque le lancement d’une musique dramatique interne, l’angoisse, et surtout l’envie d’avoir le droit d’appeler un ami…

Que va-t-il penser de moi si je clique assurément sur « Un soupçon de magie »? 

Arriverons-nous à surmonter le fait que je n’ai absolument rien compris à American Horror Story ?

Voudra-t-il encore de moi si je lui réponds que je ne suis pas très motivé par sa proposition de film danois ? 

Est-ce vraiment mon dernier mot ? J’hésite… Je fais défiler, à l’infini, des photos et résumés de films et séries… 

Il me regarde, je le regarde, j’ai envie de lui chanter que : 

« je sais les hivers, je sais le froid, mais faire un choix, là, à côté de toi, je sais pas. »

Alors je lui réponds : « ce que tu veux. »

Ah lala, ça l’agace. Il aimerait des fois que je sois entreprenant, que je sois l’homme de la situation, que j’arrive tel John Mclane dans Die Hard, que j’ai la situation en main, et que fièrement j’annonce, le torse bombé* : je sais ce qu’ON va regarder !

(*chez moi, c’est plutôt le ventre qui est naturellement bombé)

J’ai longtemps cru que cette indécision chronique était le jugement divin de mon « crime » d’enfance resté à ce jour impuni. Oui, je vis depuis des années avec sur mes épaules le poids de la culpabilité d’un méfait encore jamais avoué.

Le lieu du crime ? L’ancêtre de Netflix : le Vidéo Club.

Ce lieu, que celles et ceux qui n’ont pas fait la queue plus d’une heure devant un cinéma pour voir Titanic au moment de sa sortie, ne peuvent pas connaître … 

Aller à l’époque au Vidéo Club était presque un parcours du combattant ! Le dimanche, à 18h, dans un espace bondé, il fallait  :

– Laisser sa carte d’identité en papier cartonné avec sa véritable année de naissance,

– Supporter le regard moqueur du vendeur découvrant la photo prise dans un photomaton pour la rentrée de 5èmeB,

– Assumer, aussi, ses deuxième et troisième prénoms, 

– Afficher publiquement ses choix,

– Penser à rendre à temps le film loué, pour éviter d’avoir un appel à la maison…

Pour quel résultat ? Voir un chef d’oeuvre du cinéma ? 

Non, pour avoir la possibilité de voir à moitié endormi, fatigué après des heures d’hésitation dans les rayons, un dvd rayé ou une cassette VHS usagée d’une série B des années 90.

Parce que forcément, en plus de mon indécision, je suis de ceux qui ne pensaient jamais à réserver les nouveautés avant de venir au Vidéo Club. Ils m’agaçaient ces gens qui avaient pensé à réserver les nouveautés*… Je me retrouvais dans les derniers devant le bac des films en promo, les 3 pour le prix de 2.

(*Ce sont ces mêmes personnes qui aujourd’hui pensent à réserver leur poulet avant d’aller au marché le dimanche matin. )

L’âge du crime ? 12 ans. Enfant, j’étais calme et réservé, l’équivalent masculin de « Martine » (à la mer, à la montagne, à la ferme…).

Mais tous les 2-3 mois, pendant une à deux semaines, apparaissait mon double maléfique, réveillé par Stéphanie B., la petite fille de nos voisins qu’ils gardaient pendant les vacances scolaires. 

Le rituel était le même, chaque premier lundi matin des petites vacances, la sonnette retentissait dans toute la maison. Gros plan sur ma mère, effroi, temps suspendu, Stéphanie B. était arrivée. L’équivalent féminin de Damien, l’enfant de la Malédiction, se tenait là, devant la porte d’entrée. C’était le début des festivités maléfiques et des blagues téléphoniques masquées dans le quartier.

Nous étions les versions miniatures de Bonnie and Clyde, habillés en haut de survêtement brillant rose et violet, avec une banane autour de la taille. Et LE jour nous avons mis au point LE projet est arrivé.

(*Je vous informe que je vais vous faire une révélation aussi importante que celle que Choco fait dans les Goonies)

(*Celle où il avoue avoir fabriqué une bouteille de faux vomi. Faux vomi qu’il a ensuite vidé depuis un balcon du cinéma)

Dans ce vidéo club moquetté, dans une ambiance sonore mélangeant des bandes annonces mal doublées de films d’actions américains, nous attendions à côté du rayon qui nous était interdit. Celui qui n’était accessible que par des portes battantes en bois, suintantes et collantes, sur lesquelles était apposée une petite affichette en format A4 indiquant : 

Espace réservé aux plus de 18 ans.

Nous avions préparé plusieurs jours à l’avance notre opération. Une mission impossible orchestrée par deux pré-adolescents, bandanas au poignets et manches de t-shirts relevées. Le plan était simple :

1- Déambuler de manière séparée dans les rayons du vidéo club en attendant que le ou la cliente occupe le vendeur,

2- Prendre plusieurs étiquettes numérotées devant des films Disney ou des films français,

3- Attendre que le vendeur soit occupé et que les rayons soient libres,

4- Pénétrer dans le rayon de la zone protégée et échanger les étiquettes des films pour adultes, avec les films disney et les comédies romantiques.

Une fois l’opération réussie, nous attendions de voir Monsieur Durant, accompagné de son épouse et/ou de ses enfants, prenant l’étiquette numérotée A400B, posée devant Maman j’ai raté l’avion et la A550E, de Dirty Dancing. Alors qu’en fait, surprise, ça allait être dirty… mais pas dancing. Et le sort réservé aux cambrioleurs dans la maison de la personne qui avait raté l’avion était totalement différent.

Nous avons provoqué pendant plusieurs jours de ce printemps 92, des querelles ménagères, lancement de films gênants mais surement aussi quelques révélations… Personne ne comprenait ce qui s’était passé…

Voilà, aujourd’hui encore je porte le poids de la culpabilité. 

En grandissant, je n’ai cependant pas arrêté de fréquenter le Vidéo Club, devenu mon lieu de plaisir solitaire. Pas pour le rayon pour adultes avertis, non. Je m’y réfugiais le samedi après-midi, loin de mes parents, très, trop cinéphiles, qui avaient décidé de transformer l’adolescent que j’étais en futur critique des Cahiers du cinéma.

Dans le petit cinéma d’art et d’essai du quartier, nous sommes allés voir tous les volets … Du décalogue… de Krzysztof Kieslowski… en version polonaise sous titrée !

L’intention de m’éduquer au cinéma d’art et d’essai était une intention louable, j’en conviens. J’étais même parfois enthousiaste quand mon père m’annonçait qu’on allait voir des films de Scorsese ou Kubrick. Sauf qu’en raison d’une soi-disant trop grande fragilité émotionnelle, mon père m’empêchait de voir certaines scènes, craignant que je sois traumatisé.

(*Tout ça parce que je pleurais dès que se lançait le générique de La Petite maison dans la Prairie)

J’ai donc vécu la plupart des films cultes au travers des doigts de mon père, qui devant chaque scène violente ou sexuelle me mettait la main devant les yeux. 

En ayant assez de voir tous ces films imposés, entrecoupés des doigts de mon père, j’ai décidé de me constituer ma propre culture cinématographique et d’aller au Vidéo Club.

Mais c’était un prétexte pour en fait, chercher le garçon. Celui qui serait sur la jacquette du dvd, l’air romantique et inspiré. A l’âge où l’on se cherche des modèles amoureux dans des films, moi je cherchais des repères, des histoires tendres entre garçons.

Moi je voulais une histoire comme celle du film de 15H30 de TMC. Celui où Tiffany apprend quelques jours avant Noël, qu’elle perd son travail, son appartement, et qu’elle est obligée de retourner vivre chez son père dans une petite ville dans les Hamptons. Elle n’y est pas retournée depuis des années, depuis la mort de sa mère. Son père, un peu bougon, est quand même content de l’accueillir. Ils vont pouvoir se rapprocher.

Avec son gobelet de café à emporter, elle se promène dans les rues décorées pour Noël, en repensant à ses rêves d’enfant. Et là, une porte s’ouvre sur elle, accident de café renversé. Elle entend la voix d’une dame âgée qui s’excuse et qui l’invite à rentrer dans sa boutique. Tiffany regarde autour d’elle, et là, incroyable : la dame âgée est fleuriste ! Elle trouve la boutique magnifique. La dame âgée lui apprend qu’elle va fermer la boutique car elle n’a pas d’héritier pour la reprendre. Pause, regard appuyé, Tiffany, pense  : c’est le destin qui me sourit. La dame âgée avec un sourire appuyé elle aussi, comprend qu’elle a trouvé qui allait reprendre la boutique.

Tiffany commence à travailler en tant que fleuriste. La veille de Noël, un client entre. C’est Matthew, son amour d’enfance. Il n’a pas changé. Elle lui fait un bouquet, mais arrive une petite fille, qui prend la main de Matthew. Déçu de savoir Matthew marié, elle va en fait apprendre une heureuse nouvelle : Matthew est en fait veuf. Génial ! Elle va pouvoir le jour de Noël embrasser Matthew et comprendre que sa vie va changer, à tout jamais…

Mais j’avais beau chercher, je ne trouvais pas l’équivalent de cette histoire avec Bryan dans le rôle de Tiffany. 

Je trouvais principalement des garçons qui s’aimaient, l’air sérieux, pas très habillés prêts à tout donner, derrière les portes battantes en bois. J’en trouvais parfois, l’air torturé, qui étaient rejetés par la société, et qui finissaient pour la plupart drogués. 

Mais moi, ce n’est pas ce que mon romantisme naïf et exacerbé réclamaient. 

J’ai cherché, cherché, et ne trouvais quasiment jamais… Je cherchais ce qu’on me refusait.  A force de chercher, d’hésiter, d’avoir de faux espoirs en croyant déceler sur cette photo de deux jeunes acteur à mèche une histoire d’amour, et finalement pas… J’ai cultivé cette indécision chronique, cette incapacité à faire un choix.

Alors aujourd’hui, les choses ont un peu évolué, Thomas et Nicolas se sont embrassés dans le port de Marseille, Simon a trouvé l’amour au lycée, Oliver et Elio se sont embrassés, le temps d’un été… Moi -même je suis à côté de ce garçon que j’aime…

Mais, pour un garçon qui aime les garçons, il faut encore passer beaucoup trop de temps à chercher le garçon,  pour se projeter, sur l’écran, s’imaginer être avec ce gobelet de café à la main malencontreusement renversé sur son ancien amour du lycée croisé dans la rue. Ils se regardent, ils se sourient, tout simplement. L’un prend l’autre par la main et lui dit : ça te dit d’aller au cinéma ? Oui ? Tu sais ce que tu veux regarder ? Oui, je sais !

(Que nos vies aient l’air d’un film parfait…)

Happy Together

La veille de ce 11 mai, je me sens comme à 8 ans, sur la route, dans la Peugeot 405 familiale, à la fin du mois d’août. Je suis accoudé sur la plage arrière, sur fonds d’une compilation de hits désuets, ceux de l’été passé.Je regarde en sens inverse, au travers d’un pare brise agrémenté de fines lignes bleutées et d’autocollants des radios familiales préférées.

Certaines chantent qu’elles ont fait l’amour à la plage, d’autres confirment qu’ils sont bien venus pour les vacances, qu’ils n’ont pas changé d’adresse. Et moi, je repense à ces dernières semaines écoulées, si vite et si lentement. J’attends la rentrée.

Sauf qu’en cette rentrée, je n’aurai malheureusement personne pour et avec qui jouer. Les rideaux des théâtres restent encore tirés. Aucune confirmation d’une deuxième saison. Est-ce que je remonterai sur scène ? Je ne sais pas. 

Seul point positif, pour moi, si je retrouve la scène : les gestes barrières imposés mettront enfin un terme à ma plus grande phobie scénique, le check ! Celui que les humoristes doivent se faire en montant et en sortant de scène. Confidence pour confidence, je vous dis tout : moi, je ne sais pas faire de check !

(*d’ailleurs, je ne sais même pas si on dit faire un check, ou checker?)

Previously, dans la saison 1. Secrètement, je me rêvais en Carrie Bradshaw, dans Sex and the City, à écrire des chroniques dans un journal depuis ma fenêtre de mon petit appartement New-Yorkais en fumant des cigarettes.

Très vite j’ai du me rendre à l’évidence ! J’habite à Roubaix. Pour le brushing avec effet cascade de cheveux bouclés, je repasserai. Et pour la cigarette, c’est raté, pas d’effet romantique, je suis asthmatique. 

J’étais tombé dans la presse sur un appel à auditions pour une école des arts de l’humour qui avait une section auteur. Je me suis dit : pourquoi pas !

Le fait d’avoir été retenu suite à une audition à laquelle je m’étais présenté avec un magnétophone à K7 en faisant écouter « Reality* » de Richard Sanderson reste un mystère encore inexpliqué.

(*I met you by surprise, i didn’t realize that my life would change, forever!)

Lors du 1er cours, j’ai du passer devant tout le monde. Debout, avec mon corps malaisé, ma voix aussi assurée que celle d’un adolescent qui mue, désigné pour chanter debout devant toute la 4ème C. Mais je me suis lancé même si j’ai mis plusieurs mois à intégrer le fait que mes camarades de théâtre ne riaient pas de moi, mais avec moi* 

(*ô Capitaine mon capitaine)

Est arrivé alors ce mois de décembre 2018, celui où je me retrouve, pour la toute 1ère fois, invité à participer à une scène ouverte dans un lieu de Stand Up à Lille. C’est particulier l’ambiance hors scène. Vous êtes là, avec votre numéro de passage, assis avec d’autres humoristes, un peu comme les nominés sur les bancs de la Star Academy attendant le verdict de Raphaëlle Ricci*. 

(*T’es complètement passé à côté de l’émotion et t’as complètement raté ta choré)

Vous patientez, vous attendez le moment où l’humoriste qui vous précède vienne vous chercher, pour monter sur scène, en faisant un check avec vous. Mais moi : je ne sais pas faire de check !

D’ailleurs, je me suis toujours demandé : comment les gens ont appris à faire des checks en vrai ? Moi, je suis de ceux qui n’ont jamais réussi à retenir (ni mettre en pratique) le moindre enchainement de gym*, de ceux qui n’ont jamais réussi à bien comprendre à quel moment passer le levier de vitesse, et  de ceux qui n’ont jamais réussi à enchainer des pas sur un Madison**, JAMAIS !

(*Roue, planche, roulade avant, chandelle)

(**oui, j’ai raté ma choré)

Et aujourd’hui, je suis de ceux qui ne savent pas faire de check ! Ça ne m’avait jamais vraiment posé de problème jusqu’à ce jour, LE jour où j’ai pénétré dans l’antre du check !

Je m’assois au fonds de la salle. J’avais été désigné numéro 5, ce qui impliquait 40 minutes d’angoisse à attendre que ce soit mon tour. Je me suis dit : « c’est pas grave, tu apprends vite, regarde comment ils font pour apprendre à le reproduire, ça doit pas être si compliqué ».

Le 1er check arrive : main, point, main ! Simple, franc, direct. Pendant tout le sketch, je me concentre, je me répète dans ma tête, main, point, main ; main, point, main…

Arrive la fin du sketch, j’attends le moment du check pour vérifier que j’ai bien retenu, et là,  c’est pas le même check : check de deux mains, puis poignée de main en se cognant les coudes !

Attendez, mais y a eu un check point avant de passer sur scène ? Et on m’a pas invité au meeting ! Là je commence à paniquer !

Je me dis : « c’est pas grave, va parler avec l’humoriste qui fait le sketch juste avant toi, pour décider avec lui du check».

Je lui demande. Il me répond qu’il est super stressé, qu’il a besoin de se concentrer. 

Je me dis, ok pas de panique, respire. Je me repasse, concentré, en boucle les 2 checks que je viens de voir. Arrive déjà la fin du 3ème sketch. 3ème sketch, 3ème check, et encore un nouveau :

– Ah bah voilà, bravo, c’est ça, ce soir c’est le festival du Check. Merci les gars. 

A ce moment là, apparition de mes premières bouffées d’angoisse et de mes pensées délirantes. Un peu comme dans la quatrième dimension. Je voyais les spectateurs se retourner vers moi, avec des gros yeux en me lançant des rires mesquins : 

– ah ah ah ah, il sait pas faire un check, ah ah ah…

Tout d’un coup, je voyais le mot « Check » apparaitre partout, en mode Broadway. Avec des enseignes, et pleins d’ampoules clignotantes : check, check, check !

Puis musique, comédie musicale : Lala land, sur l’air  de «Another Day of Sun» : il ne sait pas faire un check, lalalalala…

Notre dame de Paris : « Il est venu le temps des checks, le monde est entré, dans un nouveau millénaire ». Final, Vegas, explosion de cotillons : Check !

Le moment fatidique, arrive, l’humoriste avant moi, termine son sketch, et demande un tonnerre d’applaudissement pour Louis Arthur ! 

Tout en prenant ma bouffée de ventoline*, j’ai eu envie de le remettre à sa place et de lui rappeler qu’il faisait moins le malin, y a 10 minutes, « Bouh, gnagnagna, je suis stressé, je veux me concentrer… fillette** »

(* oui, Mickey, dans les Goonies, c’était moi…)

(**oui, je suis violent dans mes insultes)

Il descend de scène. Comme une épreuve sportive qui passerait au ralenti, le garçon s’approche, tous les checks se mélangent, le 1, le 2, le 3 je ne sais plus où j’en suis, je suis entouré. Il s’approche, je m’approche, les gens tournent la tête, nous regardent, je vois son visage près du mien, et au lieu d’approcher mes mains et mes bras, j’approche ma tête et je lui fais un bisou ! 

Stupéfaction du public, cris étouffés, puis silence ! Un bisou ! On peut même pas dire que c’était le pire check de l’histoire, puisque c’était même pas un check ! Un bisou…

Je monte sur scène, les épaules rentrées, face aux regards accusateurs des spectateurs, qui se tiennent là, silencieux, les bras croisés, à me regarder. Je comprenais bien ce qu’ils voulaient me dire : « oh le ringard, il sait même pas faire un check ! Et tu crois vraiment que tu vas nous faire rire alors que tu sais pas faire un check ? » 

J’ai pris le micro, j’ai annoncé : « Bonsoir, je m’appelle Louis Arthur, et Je sais pas faire de check, désolé ! »

J’ai eu envie de lâcher le micro,  avec un mic drop, franc, direct, Obama style. Mais juste devant, il y avait une spectatrice, le regard compatissant. Elle m’a souri, je l’ai regardé, elle m’a regardé, et intérieurement, je me suis dit, vas-y continue ! Tu as une histoire à raconter, c’est l’occasion ou jamais.

Et c’était lancé pour cette première année. Depuis, j’ai rencontré une metteuse en scène fan de la Boum (1, et 2), qui m’a dit oui ! Je me suis retrouvé sur une affiche de festival qui annonçait un spectacle pour petits et grands, j’ai dansé un slow avec un inconnu à Arras, failli avoir un article par un journaliste à Paris, et puis finalement pas. J’ai rencontré des humoristes qui m’ont dit que si, j’allais finir par arriver à checker, et puis finalement, toujours pas.

Comme dans une grande cour de récré, on était dans une belle insouciance mais le coup de sifflet est arrivé :il faut rentrer, vous êtes confinés. Fin de la saison 1. 

Angoisse, besoin d’en parler. Retour à zéro, écran blanc, toujours cette envie de raconter des histoires, de parler, mais à qui ? De quoi ? 

J’ai posé les premiers mots, je les ai publiés, 1, puis 2, puis 3, puis 400 nouvelles et nouveaux abonnés, vous avez dit oui ! Et sept semaines après, voilà, c’est fini ! 

Mais quoi ? Il faudrait se dire au revoir, comme sur le quai d’une gare ? Au fil des semaines passées, j’ai aimé lire vos petits mots envoyés, comme des cartes postales de nos vies confinées. Vous êtes arrivé-e-s, un peu comme des amitiés nées lors d’été de nos années lycées ! Alors que je porte encore au poignet les bracelets brésiliens qu’on s’est virtuellement échangés, je m’interroge.

Tiens, si on continuait ?  Tiens, si on se donnait rendez-vous dans… non, pas dans 10 ans… mais dans un mois, un an… Quel jour, quelle heure ? Je ne sais pas ! Mais ce jour là, j’aurai envie de dire merci, merci à Lyloo, Nancy, Cynthia, Anne, Myriam, Constance, Iris, Nath(etsonpseudosicompliqué), Sidoniee, Valerie, et toute la classe des confiné-es que je ne peux pas citer en entier!* J’ai hâte de voir ce garçon arriver devant moi  : « Fox en Kilt », c’est moi ! 

(*On l’a fait!)

Alors en attendant, je vous donne rendez-vous encore ici. C’est que le début d’accord, d’accord ? Je vais continuer à vous raconter, non pas ma vie de confiné, mais celle de Louis Arthur, ce garçon mal assuré, qui nesait pas faire de check, qui a essayé d’être humoriste, qui a failli s’arrêter, et puis finalement pas ! 

Que l’on s’aime encore. Que comme dans ce titre pop suranné,  on se dise :

Imagine me and you, i do, i think about you (…) 

So happy together ! 

Bisous

Se souvenir des belles choses

Jeudi 30 avril 

8h30 : jour de l’anniversaire de mon amoureux

Quand j’ai reçu cette notification d’une réunion en visio-conférence à 9h, j’ai paniqué ! Je n’avais rien préparé pour cette journée particulière. 

En confinement, pour une réunion à 9h, on est aussi motivé que lorsque on devait aller au cours de SVT au lycée à 8h du matin… 8h du matin… C’est complètement insensé de demander à des adolescents d’être concentrés devant Madame Pousselin, professeur de SVT en blouse blanche, au milieu de la salle 2B empestant une odeur d’adolescents transpirants !

Certaines avaient plongé dans de l’eau jeune « Demon » (trop) fortement vanillée. D’autres avaient fumés leurs cigarettes mentholées. Mais c’est bien l’odeur d’une transpiration macérée collée sur le t-shirt star wars trop souvent porté par Matthieu Biffé qui gagnait à la fin! 

Nausée, ennui, regards dans le vague, mal coiffé, mal réveillé : la réunion du matin est devenu mon nouveau cours de SVT. Mais alors qu’au lycée tout le monde piquait du nez pour ne pas avoir à participer, là tous mes collègues se battent pour parler. 

Les réunions ressemblent désormais aux débats télévisés auxquels on assiste en ce moment, en écrans divisés : casque posé sur leurs oreilles, installés devant leurs bibliothèque pour montrer qu’ils lisent, eux. Le jeudi 30 avril 2020, à 9H du matin, ils sont prêts à tout donner, comme sur un live de BFM TV. It’s the time of their lives… 

Il y a celui qui se prend pour le professeur Raoult et qui y va de sa petite analyse santé. Celui qui s’est découvert des dons de voyance et qui prédit un déconfinement pour le 11 septembre (#conspiration). Celle qui a des amis au ministère de la santé et qui sait. ELLE SAIT. 

Celle qui se prend pour Léa Salamé et qui s’auto-désigne animatrice du débat tout en prenant un malin plaisir à démonter chacun des arguments avancés. 

Celle qui reste en écran noir*, angoissée, en nous faisant remarquer que « Zoom c’est quand même pas très sécurisé et que les chinois peuvent espionner* ce qu’on est en train de dire. ». 

(*C’est la voix qui nous parle)

(*Alors qu’à l’évidence, ce n’est pas le niveau d’analyse d’une Léa Salamé low-cost sur la gestion de crise ni l’intervention de la Roselyne Bachelot locale nous rappelant qu’elle avait commandé des agrafeuses en stock qui allait éveiller une quelconque d’espionnage industriel chez qui que ce soit )

9H30

Bien évidemment, comme au lycée, il y a celui qui arrive toujours en retard, et qui va devoir s’excuser. En l’occurence, le retardataire, c’est toujours moi*.

(*J’ai passé tout mon lycée à cultiver l’espoir que le bus de 7h57 me permettrait peut-être d’arriver à l’heure  au lycée. Ça n’est bien évidemmentjamais arrivé).

– ah, pardon, j’avais un problème de connexion internet. J’étais prêt, et paf, plus rien, comme ça d’un coup. 

La Léa Salamé de Roubaix, désormais mutée en Ingrid Chauvin dans « Femmes de Loi », prend alors son petit air trop satisfait pour intervenir  : 

– ah bon ? C’est bizarre, tu avais l’air d’avoir du réseau quand tu as posté sur instagram ta tasse à café sur ta table en marbre à côté de ton dernier numéro de Elle décoration à 8h57 ! 

Zoom sur mon visage paniqué, gorge serrée, jingle de révélation. Mais heureusement, ma collègue préférée est intervenue pour me sauver, en posant immédiatement LA question à laquelle personne ne saurait répondre :

– Très bien, mais Léa, euh Ingrid, pardon, Stéphanie ! Ne penses-tu pas qu’on s’écarte de l’ordre du jour de la réunion ? D’ailleurs, tu peux peut-être nous rappeler l’ordre du jour ?

Ma collègue préférée, c’est celle avec qui je commente toutes les réunions en messagerie privée. La même que celle qui était à mes côtés au lycée. Celle à qui j’écrivais des mots découpés sur des feuilles simples perforées quadrillées, à l’encre bleue marine.

On bravait le danger de se faire intercepter par Madame Pousselin, qui pouvait nous surprendre à tout moment pour nous demander de lire devant toute la classe ce message si important qui ne pouvait pas attendre. Si si, allez-y :

–  Ça pue, tu penses que c’est Matthieu Biffé qu’a encore pété ? 

Et là, ce 30 avril 2020, comme si Matthieu Biffé avait encore pété : silence gêné de tous mes collègues, têtes baissées comme au cours de SVT. Plus personne n’est en mesure de dire pourquoi on s’est réunis. La séance s’est terminée d’elle-même.

11H30

Ma mère m’appelle pour me demander :

– Pour l’anniversaire de ton chéri, tu devrais essayer la recette du fondant au chocolat que Pierre Hermé a partagé ?

– Non je peux pas essayer, car déjà la dernière fois que j’ai essayé de faire une recette sur internet c’était pour apprendre à faire des œufs au plat*.

(*Oui j’ai fait une recherche Google « Comment faire des œufs au plat »)

(*J’aimerais sincèrement que cette anecdote soit inventée… Mais non)

Je lui ai rappelé que je fais partie de ceux qui regardent toujours la notice sur les paquets de pâtes et que si d’un coup, je me mettais à cuisiner ça serait très suspect. 

L’émission « Tous en cuisine » de Cyril Lignac s’apparente pour moi à un mix entre un film pornographique et « Rendez-vous en terre inconnue ». Je découvre un univers parallèle où tout le monde a l’air démesurément excité d’être filmé en train de râper des carottes et de faire monter sa mayonnaise à plusieurs en utilisant des accessoires et un langage que je ne comprends pas. 

12H

Ne paniquons pas. Je pourrais peut être organiser un visio apéro, demander à toute la famille, les amis, d’enregistrer une chanson d’anniversaire, de mixer tout cela, de convoquer tout le monde à 19h. Il est midi, j’ai le temps de faire tout ça. Je vais prétexter une connexion coupée au travail pour ne pas travailler.

16H30

J’ai été débordé : un déjeuner, une sieste, trois épisode de Friends, je me rends compte que je n’ai appelé personne et qu’il me reste qu’une demi-heure avant la fermeture des magasins du quartier. 

17H

Dans la file d’attente de Picard, je me suis rappelé que déjà, lors de notre premier baiser, je n’étais pas Cyril Lignac, j’étais arrivé en retard à notre rendez-vous, j’avais déjà cet air timide, gauche et maladroit, de celui qui ne sait pas s’organiser, qui ne sait pas anticiper. Et que malgré tout, il avait eu envie de m’embrasser.

19H

Alors j’ai dit tant pis. Pas de zoom, pas de grande surprise, profitons de ce temps suspendu, avec ce sentiment bizarre, que nous sommes seuls. Ressortons nos vinyles préférés, ceux sur lesquels on aime toujours autant danser en vieux polo Lacoste, converses usées aux pieds, dans notre salon, épicentre de nos vies confinées.

A un moment donné, sont arrivées les paroles de cette chanson tendre et surannée « If i, should stay, i would only be in your way…* »

(*And i, will always love you…)

J’ai tendu ma main, il l’a acceptée, on a dansé un slow. La tête posée sur son épaule, j’ai fermé les yeux. Je me suis revu, tout seul, dans ma chambre de lycéen. 

A cette époque, j’étais déjà ce garçon maladroit et inquiet, sans épaule sur laquelle m’appuyer pour danser. 

Inquiet car je me demandais si c’était normal de ne pas avoir envie d’embrasser Julie, mais Matthieu, de ne pas savoir à qui, ni comment en parler, de ne pas oser faire le 1er pas, de me dire que « comme tous les garçons et les filles de mon âge, j’aimerais quelqu’un qui m’aime ».

J’ai eu envie de me parler à ce garçon du lycée, de me rassurer, de me dire :

«dans quelques années, tu te promèneras dans la rue deux par deux, tu sauras ce que c’est d’être heureux, et les yeux dans les yeux, et la main dans la main, tu t’approcheras de lui, simplement, tu l’embrasseras, et ça ira, tu verras… ».

J’ai rouvert les yeux, 30 avril 2020, 22H, la voix de Whitney Houston résonne, une part de cheesecake décongelé, une coupe de champagne terminée, je murmure « je t’aime » à son oreille…

30 avril 2021

20H

Nous sommes dans le jardin. Ma mère a apporté un fondant au chocolat fait maison, nos amis chantent une chanson d’anniversaire avec des paroles transformées sur un air de Juliette Armanet, des vrais cadeaux sont déballés. 

Je m’approche doucement de lui, je le regarde, je lui demande :

– tu te souviens de ton anniversaire en 2020 ? 

– Oui, on était bien…

Au final, le plus important, c’est de se souvenir des belles choses.

Never ever

Ça y est, je suis entré dans la période de l’entre deux : celle où mes vêtements récemment achetés deviennent légèrement trop grands, et les anciens, mes préférés, restent encore un peu serrés. 

Cette période qui m’amène à être là, à devoir faire un choix dans mon dressing, face à deux piles de vêtements triés, à hésiter avant de devoir lever le rideau de la vérité ! 

Derrière ce rideau, attend une version de moi, mais honnête, portant une veste avec épaulettes (#batailleetfontaine), prêt à m’annoncer l’insoutenable vérité : 

– mes vêtements préférés n’avaient en fait pas rétréci*,

(*à cause d’un lavage à 40 degrés mal supporté) 

– le miroir de ma salle de bains n’a pas passé ses derniers mois à me déformer,

– ma balance n’était pas déréglée,

– ce n’était pas la marque qui taillait petit.

C’était bien mon volume corporel qui avait augmenté cette dernière année, mais l’équilibre alimentaire instauré par Monsieur Parfait pendant cette période confinée a fonctionné. J’ai perdu du poids. Et là, je dois faire un choix. 

Pourquoi ? Car à force de voir depuis cinq semaines des « défis » lancés partout et par tous, j’ai fini par céder et accepter celui qui semblait le plus à ma portée*.

(*celui qui incluait aucune restriction alimentaire, aucun effort physique, et aucune expérience capillaire)

J’ai officiellement dit oui au défi Marie Kondo ! Faire du tri, désencombrer, aérer, et vider mon dressing encombré. 

Marie Kondo, grande prêtresse du bien-être grâce à la méthode du tri affectif, du vêtement roulé et des remerciements adressés aux leggings usés et tâchés (ceux qui ont apporté tant de bonheur toutes ces dernières années).

Une fois de plus, je maudis, mon influençabilité à la télé réalité, et les défis lancés* ! 

(*D’ailleurs à quel moment le mot défi est tant entré dans nos vies ? Depuis quand avons-nous tous commencé à parler tous comme des candidats de télé réalité ? On va tout donner, on se revoit à l’extérieur, c’est « une aventure ».)

Me voilà donc, ce samedi 25 avril, 40ème jour de confinement, devant mes vêtements, à devoir faire face à mes principaux défauts : l’indécision chronique et la mauvaise foi cyclique. 

Pile 1 : les vêtements un peu serrés. Je suis à deux doigts d’y arriver, encore deux semaines d’efforts, un peu de sport, et c’est bon, le retour d’une ligne affutée dans mes vêtements préférés.

Pile 2 : les vêtements un peu trop grands. Ils me tendent les bras, ils sont là, à me dire « reprends une deuxième barre de fondant au chocolat, on est là pour ça »…

Choisir entre ces deux piles… Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdu.

La pile 2, représente une forme d’abandon de soi. La pile 1, une forme de dépassement de soi.Le problème, c’est que je pense n’avoir jamais ressenti ce sentiment : ce besoin de dépassement de soi. 

Au collège déjà, en sport, je ne ressentais aucune envie de me dépasser. Je me revois, face à ces deux cordes, l’une avec nœuds, l’autre sans, rythmiques aux pieds (ces petits chaussons de gym imposés) à me demander quel était le projet !

Je restais circonspect face à ce sosie en version années 90 de François Hollande, avant sa perte de poids, en survêtement bleu marine, manches colorées, rose, vert et violet qui m’avait invité à me lever avec un coup de sifflet.

Intérieurement, j’essayais d’analyser les deux options que ces cordes m’offraient :

Option 1, la corde avec nœuds, la soit-disant « plus facile ».

Option 2, la corde sans nœuds, la méthode de ceux qui avaient plus de 12/20 en sport.

Impossible de choisir tant les deux options m’offraient de toute façon la même conclusion : 

brûlure des mains et de l’entrejambes au deuxième degré, suivie d’une humiliation après avoir glissé lamentablement, sans avoir dépassé un mètre cinquante de hauteur, et sans avoir jamais compris la position des pieds et des mains à adopter.

J’avais beau essayer de trouver ce qui pourrait me motiver à grimper mais rien n’y faisait.

Qu’est-ce qu’il y avait là haut ?

Une vision en mode Yann Arthus-Bertrand du gymnase du collège sainte marie ? A part la vue sur la tonsure de Monsieur Léonard, je ne voyais pas quelle surprise la découverte aérienne de ce préfabriqué pouvait bien me réserver.

Je n’ai donc pas relevé le défi, j’ai laissé tomber. Ce n’était pas encore « notre projet ».

Cette absence d’envie de relever des défis a continué tout au long des années : je n’ai par exemple jamais franchi la moindre haie.

Cette absence de sentiment de dépassement faisait la déception de mes parents. Je revois leurs têtes à l’annonce de mes résultats de mon bac L : 12/20, mention « Assez Bien ».

La déception à peine dissimulée de ma mère, cigarette à la main :

– Assez bien ? 

– Qu’est-ce que tu veux de plus, Maman ? Il est écrit que c’est assez, et qu’en plus c’est bien ! Assez-bien !

Le problème c’est que je fais partie, comme beaucoup, de ceux qui ont pris le chemin inversé de notre société, devenue celle de tous les défis , alors que bien souvent, on aurait gagné à s’arrêter à la moitié !

Mais ce confinement est arrivé comme un défi collectif imposé. Alors comme tout le monde, les premières semaines, j’ai essayé de changer. J’ai vraiment utilisée l’application de sport téléchargée la première semaine. J’ai paniqué face à la description de ces mouvements synchronisés. 

Je me suis beaucoup interrogé : est-ce que mes bras doivent être levés quand les jambes sont écartées, baissés quand les jambes sont serrées, ou l’inverse ?

Et ce 25 avril, je n’arrive toujours pas à synchroniser mes bras, à comprendre pourquoi on en est arrivé là, pourquoi je suis dans mon dressing, à essayer de faire un choix.

Il faut bien dire qu’après ces 5 semaines passées, la frénésie des défis a commencé à s’apaiser, on a toutes et tous commencé à arrêter de chercher à tout prix un sens à tout cela. Il nous reste à priori deux semaines à attendre le jour d’après. On se sent à la fois si loin et si proche de la fin. Alors comme beaucoup d’entre nous, j’ai fini par faire le choix…

ATTENTION – Avant de poursuivre la lecture cet article, je vous demande d’allumer toute source de musique en ligne à proximité de vous, et de lancer la chanson « Never Ever » des All Saints !

.

.

C’est bon ? A ce moment là, vous devez  entendre « A few questions that i need to know… » 

Reprenons :

le choix de ne pas en faire,

de mettre mon t-shirt préféré, même s’il est un peu serré,

de danser sur les All Saints,

d’arrêter de chercher un sens à tout et n’importe quoi, de ne pas encore tout de suite affronter la vérité,

d’arrêter d’essayer de trouver une fin logique à cette chronique,

de m’imaginer chanter et danser avec vous,

de relancer la chanson en boucle, et au bout de la 10ème écoute de « Never ever » de réaliser, que

mais attendez, 

« Either way, i’m going out of my mind,

All the answers to my questions, 

I have to find »

cette chanson, elle parle trop de moi, de nous quoi !

« Never ever… When you gonna take me out of this black hole ? »

.

.

En version longue

J’aurais du y être préparé, mais non, ce lundi 13 avril, jusqu’à 19H59, je restais dans le déni. J’étais là, installé devant mon poste télévisé, avec le même espoir naïf que celui que j’ai chaque année devant l’Eurovision (mais si cette année, on a des chances de gagner, non?). J’y croyais encore*, mais l’annonce est tombée. Ce sera la version longue, jusqu’au 11 mai.

(*on est vivant tant qu’on est fort… Lara Fabian)

Pour essayer de calmer mes angoisses nocturnes, j’ai fini par télécharger Calm. (Cette application sensée vous aider à vous apaiser avant de dormir alors que c’est justement l’utilisation abusive de nos smartphones et écrans le soir qui nous empêche de dormir)

Le soir même, au moment de me coucher donc, j’allume mon i-phone, impatient de connaître la méthode miracle de cette application. 

J’étais aussi excité que le jour où j’avais commandé le Fitelec sur M6 Boutique !

Le Fitelec… Cette invention, scientifiquement prouvée, qui promettait de retrouver un ventre plat en 3 semaines, sans se priver de rien, et surtout sans le moindre effort ! Il suffisait de mettre cette ceinture qui envoyait des décharges électriques toutes les 15 secondes assis sur un canapé pour que la ceinture abdominale reprenne forme. Ça avait fonctionné sur Jean-Marc et Stéphanie, qui témoignaient. Alors pourquoi pas moi ? Numéro surtaxé, commande envoyée.

Monsieur chéri-parfait avait bien évidemment émis quelques réserves quant à la réussite de ce Fitelec. Je m’étais permis de lui faire remarquer que c’était scientifiquement prouvé ! Ce à quoi il m’avait répondu :

– Tu sais que ce qui est scientifiquement prouvé c’est : l’équilibre alimentaire et le sport !

Ah lala il m’agace. C’est quand même incroyable le scepticisme dont il peut parfois faire preuve face à la science. 

J’avais testé plusieurs fois le Fitelec en regardant le téléfilm de l’après-midi de TMC, accompagné de quelques shokobons (puisqu’il est indiqué : sans se priver de rien). Cette ceinture a finalement été assez déceptive et s’est retrouvée très vite rangée dans sa boite, dans le grenier, à côté d’une lampe lava (on est tous passés par là) et d’une tente quechua*. 

(*un jour je m’étais dit qu’on pourrait faire du camping. J’avais acheté la tente qui se déplie toute seule. Je l’ai lancée dans le salon, j’ai mis 4h à essayer de la replier. Je l’ai jamais réutilisée)

En tout cas, cette fois, c’était sûr, Calm allait me permettre de mettre fin à mes angoisses nocturnes. J’y crois encore*…

(*On a la foi tant qu’on s’endort)

L’application s’ouvre et apparaît la première question : Qu’est-ce qui vous amène à Calm ?

Réponses possibles : renforcer l’estime de soi, mieux dormir, réduire l’anxiété, développer la gratitude, améliorer ses performances, être plus heureux ou réduire le stress.

Donc, cet interrogatoire est sensé me rendre calme ? Parce que là, à voir toutes ces propositions, je me dis que je suis là pour à peu près toutes ces raisons ! 

Mais il y avait surtout une question à laquelle je n’arrivais pas à répondre : c’est quoi la différence entre le stress et l’anxiété ?

Après une heure d’intense réflexion, et à défaut d’avoir le 06 de Michel Cymes pour m’apporter la réponse, j’ai réveillé mon chéri, « monsieur je-sais-ce-qui-est-scientifiquement-prouvé » :

– Dis, tu me qualifierais plutôt comme une personne anxieuse ou stressée ? 

– T4as qu’à essayer de lire le livre que tu as mis dans ta story instagram,d’éteindre ton i-phone, et tu seras ni anxieux ni stressé !

Je suis allé donc allé dans le salon puisque MONSIEUR une fois de plus remet en cause la méthode de l’application, et estime, qu’il a autre chose à faire à 2h du matin que de répondre à mes questions.

Toutes les étapes d’installations franchies, l’application me révèle enfin ses propositions :

écouter de la musique relaxante ou écouter des voix suaves me lire des textes, le tout en options payantes. 

Ah bah super ! J’ai ressenti la même déception qu’au moment de la découverte de l’épisode final de « Game of thrones » : sérieusement, tout ça pour ça ? 

(*ou lors du final du Seigneur des anneaux : «3 films, 9h, pour voir au final l’elfe balancer l’anneau dans le feu…Il aurait pu le faire dès le début dans sa cheminée, non ?)

Il était hors de question que je paie pour écouter de la musique d’ambiance de « Nature et découvertes » ou que j’écoute Eva Green me lire lentement des textes. 

Je me suis rappelé que j’avais eu une petite période irlandaise à une époque (#Cranberries). Que je pourrais lancer un vieux cd de musique celte pour ensuite mettre un podcast de lecture nocturne sur France Culture. Ça pourrait faire une application « Calm » maison.

J’ai donc exploré mes CD’s datés de l’époque où je pensais que Kyo était un groupe de rock.

(*J’ai longtemps parcouru son corps, effleuré 100 fois son visage)

En parcourant la pile, je suis retombé sur lcelui de la bande originale du Grand Bleu, offert par ma mère ! Ma mère pensait tellement bien faire le jour où elle m’avait offert ce CD d’Eric Serra au lycée.

A l’époque, en première, j’étais tombé complètement amoureux de Matthieu. Matthieu fumait des cigarettes mentholées, portait une doudoune chevignon, et savait entrer les formules dans une calculatrice. On avait sympathisé en cours de maths et on s’était découvert une passion commune pour le cinéma.

Au deuxième trimestre, Matthieu m’a invité à venir chez lui, un samedi après-midi, ses parents étaient partis. Il m’avait appelé à la maison, sur le téléphone partagé par toute la famille, celui où à tout moment maman pouvait décrocher le deuxième combiné pour me demander de libérer la ligne et de venir dîner.

Le rendez-vous était fixé : samedi – 14h30. Séance ciné avec lui, dans sa chambre…

Arrivée chez Matthieu ! Visite de courtoisie du salon. Préparation du ravitaillement (Oasis tropical et chips). Direction sa chambre. Installation devant sa télévision à écran cathodique. C’est parti pour découvrir le film préféré de Matthieu : Le Grand Bleu ! En version longue : 2H49…

J’étais hyper impatient de vivre mon 1er baiser avec Matthieu sur son lit et sa couette Snoopy. C’était sûr, ça allait enfin arriver. Mon premier baiser. 

Matthieu baisse la lumière de la lampe halogène sur pied. Le film commence, et là, sur l’écran 36 cm, apparaît cette étendue de bleu, sur fonds de musique vaporeuse agrémentée de sonorités ressemblant à des cris de dauphins étouffés. Le saxophone arrive… Et progressivement, je coule…

Cette histoire de ce plongeur ténébreux, torturé, passionné des profondeurs et amoureux des dauphins me stressait. L’angoisse de ne pas le voir remonter, de le voir sombrer, toujours au son d’une bande son abusant des effets synthés amplifiés…

A un moment donné, je me sens légèrement excité. 

Je ne sais pas ce qui me procure le plus d’effet : Jean-Marc Barr et son mini slip de bain* ou Matthieu et sa cigarette mentholée.

(*à l’évidence pas besoin de Fitelec pour Jean-Marc)

Lors de la première heure, j’ai avancé mon bras millimètre par millimètre, tentant minute par minute une approche de son bras, de sa jambe, de tentatives d’approche corporelle pour amorcer le premier baiser…

Mais au bout de 2h, rien. Que du bleu, de la mer, de l’océan, des dauphins. Mais aucun signal d’approche imminente. Matthieu était captivé et moi je sombrais, mon bras droit ressemblant à un dauphin échoué que je ne pouvais plus déplacer…

Ce qui devait arriver, arriva, à force d’abus d’images maritimes et de cigarettes mentholées dans une pièce fermée : hauts le coeur, course effrénée vers les toilettes saumonées du pavillon familial, rendu complet…

Je suis rentré chez moi. Je n’ai jamais vu la fin du Grand Bleu, je n’ai jamais embrassé Matthieu, et je n’ai plus jamais fumé de cigarettes mentholées. 

Je n’ai pas osé dire à ma mère ce qui s’était vraiment passé : le Grand Bleu ? C’était trop bien, j’ai adoré la musique.

Il était 4h du matin quand j’ai ouvert les yeux. Nous sommes le mardi 14 avril. Mon chéri, l’air interrogatif, face à moi, recroquevillé sur le canapé, CD du Grand Bleu lancé en mode repeat. Sans un mot, il m’a pris dans ses bras, m’a consolé et m’a embrassé.

J’ai réalisé que la version longue avait peut être été de nouveau annoncée, mais que cette fois, au moins, elle s’accompagnait vraiment d’un baiser.

(Je veux juste une dernière danse, avant l’ombre et l’indifférence…)

Rien que pour vos cheveux

J’ai à nouveau fait ce cauchemar, celui où je suis dans la salle d’attente avec William Carnimolla.

William Carnimolla ? Le présentateur de Belle toute nue ! Cette émission de M6 invitait des candidates complexées, n’assumant pas leur corps, à venir s’aimer et s’accepter, grâce aux conseils de William (vu que j’ai passé plusieurs nuits avec lui, je peux me permettre de l’appeler par son prénom).

Après le portrait vidéo de Sabine (expliquant ses problèmes d’acceptation, témoignage à l’appui de sa famille et de son professeur d’auto-école), William dressait un bilan morphologique de la candidate. Sabine n’assume pas son corps, mais par miracle accepte de se mettre en sous-vêtement devant des caméras et quelques centaines milliers de téléspectateurs.

William, un peu extatique, avec son combo lunettes oversize et Bomber brillant Kenzo, (doré, tigre pailleté sur le dos et manches violettes) explique à Sabine qu’il a la solution ! 

Il ouvre une porte qui donne sur une pièce dans laquelle sont alignées 8 femmes en sous-vêtements, de la plus petite à la plus grande taille. William invite Sabine à les observer en restant focus sur sa situation :

– Concentre toi bien sur ton problème à toi, qui je le rappelle, est la culotte de cheval…

Après avoir observé attentivement les 8 femmes devant elle, Sabine est invitée à se positionner à côté de celle dont elle pense avoir la même morphologie.

– Tu pensais avoir la culotte de cheval de la fille numéro 6 ? Et non Sabine, tu es plutôt comme la n°2 !

Miracle de la télé-réalité, Sabine pleure de joie, elle est tellement soulagée (la fille numéro 6 beaucoup moins). Dans l’euphorie générale, William, pour fêter cela, propose à Sabine de se mettre toute nue, de se faire prendre en photo, et de l’afficher en grand sur les murs de Paris.

Dans mon cauchemar, c’est une version un peu différente à laquelle je participe. 

L’émission s’appelle « Chauve tout nu ». 

Je suis en caleçon, à côté de William, et face à moi, une ligne composée de 8 hommes aux degrés de décomposition capillaire plus ou moins avancée. C’est très stressant de devoir faire un choix, moi, qui souffre d’indécision chronique !

(ne m’accompagnez jamais à un restaurant chinois qui ne propose pas de menus, que des plats à la carte… Un enfer…)

Je suis là donc à regarder ces hommes un par un, en essayant de me concentrer et de ne plus penser au bruit des chaines en or qui s’entrechoquent sur le poignet et l’énorme montre D&G de William. 

William voit mon trouble et prend sa voix suave pour me rassurer :

–  Alors Louis Arthur, tu as face à toi une ligne d’hommes* plus ou moins chauves, en slip.

(*Je constate néanmoins, rassuré, que les distances de sécurité d’un mètre entre chaque participants sont tout à fait respectées)

– Je t’invite à te placer entre les deux selon l’image que tu as de ta dégradation capillaire…

Très bien… J’arrive enfin à trouver la place que je pense être la mienne, attiré par les motifs sympas de son slip, j’en suis sûr, je suis le n°3*. 

(*note pour plus tard, demander lors du prochain cauchemar au n°3, si c’est un «Slip français», parce que c’est vraiment un chouette modèle…)

– Bon, alors, Louis Arthur, tu penses être proche du chauve n°3* ! Non, non, non, tu peux te décaler de quelques rangs, encore un peu, voilà, encore un rang, parfait : tu es comme le chauve n°8, donc dans un état très, très avancé !

(*La perception de sa perte de cheveux par l’homme est en général inversement proportionnelle à celle de la femme avec son poids)

– Alors ce que je te propose pour t’aider à avancer dans la vie, c’est de te raser ta tête, pour ensuite prendre en gros plan, de haut, ton crâne chauve. Nous allons l’afficher dans toutes les stations de métro de République à Montmartre … Tu peux le faire ? C’est parti ! 

Arrive alors vers moi, Philippe Etchebest, une tondeuse à la main, en me disant que ça ne prendra que quelques minutes, et qu’on ira ensuite ouvrir mon frigo pour vérifier les dates de péremption de mes aliments.

Je me réveille à chaque fois en sursaut, sans savoir ce à quoi je ressemblerais si je me rasais le crâne, et si j’allais quand même pouvoir manger mon yaourt à la fraise (je crois que la date est passée…). 

Au petit déjeuner, je consulte les sites d’actualité, enfin instagram, et je vois, encore et encore, passer dans les stories, toutes ces publications : celle qui a raté sa frange, celui qui se fait sa « coupe de confinement » avec ce petit commentaire : « de toute façon, ça repoussera » (gnagnagna, parle pour toi), les publications sponsorisées pour les tondeuses*…

(*et celle pour le rasoir géant qui enlève les poils du dos… Y a que moi qui la voit celle-là ?)

Mais moi, j’ai pas envie de me raser les cheveux à blanc, j’ai envie de garder les quelques cheveux qui me restent, j’ai envie de retrouver Julien, mon coiffeur (oui, j’ai un coiffeur), en sortant du confinement, et attendre que le lendemain, mes collègues me disent : ah tu es allé chez le coiffeur* !

(*Bien évidemment, personne ne le remarque jamais…)

A l’école primaire on pleurait pour ne pas avoir la coupe au bol maison par maman, au collège pour ne pas se faire prendre en photo en fin d’année avec nos coupes mulets. Mais là bizarrement, tout le monde semble heureux de se photographier en jogging avec sa coupe ratée. 

En faisant la queue pour rentrer dans le Monoprix (les yaourts étaient bien périmés), j’observais autour de moi, toutes ces personnes, alignées, à un mètre les un-e-s des autres.

On a beau s’offusquer du concept de Belle toute nue, mais là dans cette ligne, ne nous mentons pas : on s’observe toutes et tous. On regarde ce que chacun-e met dans son panier, on se compare dans nos vêtements devenus un peu trop serrés.

On se dit qu’on est plutôt comme la numéro 1, celle qui sort avec des légumes plein le panier, alors qu’on va principalement acheter des plats préparés*.

(*et des Figolu banane…)

Mais au final, dans cette ligne avec nos tenues mal assorties, et nos coupes de cheveux déséquilibrées, on partage cette même angoisse, qu’on avait plus ressentie depuis la 3èmeB, juste avant de passer en seconde : ne pas savoir ce qui nous attend, juste après le confinement.

On ne sait pas trop quoi faire, on s’ennuie, on a envie d’être dans le jour d’après, sans savoir ce qu’il va nous réserver…L’angoisse de ne pas savoir, l’attente, de devoir faire des choix, de se responsabiliser, de rendre conscience de l’impact de nos décisions, nos changements de comportement à venir.

Alors en attendant, on se replie un peu sur soi, comme à l’adolescence, on passe de l’angoisse à l’euphorie, on se demande quoi faire avec nos corps, quoi faire avec nos cheveux, les laisser, ou pas, se dire que ça reviendra (ou pas). On s’envoie des petits mots. On oublie nos pseudos de nos réseaux sociaux, on redevient Sabine Dupain, Stéphane Martin. On reconstitue virtuellement l’album photos de notre 3èmeB en affichant fièrement nos essais capillaires ratés.

Ce qu’on en fera de tout cela ? Je ne sais pas. 

Ce que je sais, c’est que moi, mes derniers cheveux, je vais encore les laisser un peu, dans l’espoir de pouvoir à nouveau m’asseoir dans le fauteuil de Julien, qui avec indulgence, me demandera :

–  Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

Et je lui répondrai, en souriant :

– ce qu’on peut, Julien, on fait ce qu’on peut !

(« Rien que pour vos cheveux » est le titre VF d’un film très très drôle avec Adam Sandler)

Ainsi passent les heures

WHO’S THE BOSS?, (back row, l to r): Judith Light, Katherine Helmond, (middle): Tony Danza, (front): Danny Pintauro, Alyssa Milano, (Season 1), 1984-92, © Columbia Pictures Television / Courtesy: Everett Collection

Les rires pré-enregistrés en moins, j’ai depuis trois semaines l’impression de vivre dans une sitcom des années 80. Toute ma vie se déroule uniquement dans deux pièces : le salon et la cuisine. 

Je vis , nous vivons, dans un épisode de Madame est servie, ou de la Fête à la maison ! Le monde extérieur se résume à quelques épisodiques sorties et les rues désertées ressemblent à des décors en carton pâte de studios.

Chaque matin, j’adopte la pose « présentation de générique du début »*, celle où chacun-e des acteur-rice-s se retourne doucement en affichant un sourire au ralenti forcé… Derrière ce sourire crispé, se cache souvent l’expression d’un-e acteur-rice en train de se dire intérieurement :

«  je souris, mais s’il vous plait, c’est mon 225ème épisode, j’en peux plus, sortez-moi de là… »

(*There’s a time for love and a time for living, you take a chance and face the wind)

Depuis quelques jours, j’adore prendre cette attitude. Essayez, vous verrez, ça marche ! Votre colloc’, conjoint-e, peu importe, vous pose une question qui vous agace, mais pour le respect de la paix intérieure du confinement : inspirez, prenez le temps de tourner la tête au ralenti, et une fois retourné-e vous souriez, sans rien dire !

Exemples : tu penses pas qu’on pourrait regarder un documentaire plutôt que de revoir encore Friends ce soir ? Ça t’embête d’aller chercher les coures au Monoprix, j’ai une réunion zoom à 10 H On regarde The Voice en replay demain car j’ai visio-apéro ce soir en famille ?

Pose années 80 : on inspire, on tourne la tête au ralenti, et on sourit !

Il faut dire que l’enjeu dramatique de mes journées est aussi mince que les scénarios de l’époque : 

Semaine 3, épisode 2 : aujourd’hui Louis Arthur se demande s’il va réussir à avoir un créneau pour récupérer ses courses au drive… 

Il y a parfois eu quelques montées de suspens comme l’épisode 5 de la semaine 2 : Monsieur Nolwenn (cf.article 1) va-t-il réussir à monter ses blancs en neige, sans batteur, pour faire sa mousse au chocolat… ?

(* spoiler alerte  : la réponse est oui, forcément, Monsieur est parfait, il m’agace, sourire)

Les premiers jours, c’était un peu réconfortant ce sentiment de cocooning. J’ai aimé me prendre au jeu, de me dire que j’étais Angela Bower, cette femme hyperactive qui bousculait les codes du genre, qui portait des tenues oversize (parfaitement adaptées à la prise de poids)… 

Mais peu à peu, c’est devenu inquiétant. J’ai commencé à m’inquiéter moi-même. Plus les jours de confinement se sont accumulés, plus j’ai commencé à ressentir des phénomènes étranges, comme d’entendre des rires pré-enregistrés dans ma tête : 

– Tiens je pourrais faire mon pain moi-même aujourd’hui et ensuite essayer cette application de Yoga* (rires)

(*restons crédible un instant)

J’ai essayé de me reprendre en main, d’arrêter de fantasmer, de me dire que non, la période des années 80 n’était pas si parfaite. Regardons la vérité en face. On en parle du bilan carbone désastreux de la coiffure d’Angela Bower ? 3 bombes de laque Ellnett quotidiennes accompagnées de 30 minutes de brushing (pour un résultat certes épatant mais pas très eco-friendly…).

En plus, Angela Bower ne respecte pas du tout les règles du confinement : inviter sa mère Mona (#monaforever) à venir habiter avec elle…

Et à la place de Tony Danza, j’aurais été dégoûté, avec le recul, de lâcher mon appartement à Brooklyn, vu la gentrification actuelle du quartier et l’augmentation des loyers…

Mais c’est normal de se laisser aller en ce moment à nos plaisirs d’enfance et d’adolescence. De se rassurer en se disant que c’était mieux avant, et de nous inviter toutes et tous à partager nos photos de nous, enfants.

En cette période de confinement, on nous a attribué une permission, celle de nous laisser aller à nos plaisirs coupables et régressifs.

Dire qu’il y a quelques semaines encore, tout plein de gène, je baissais la luminosité au maximum de mon iphone dans le métro pour éviter que quiconque puisse voir que j’étais en train de regarder l’épisode 3 de la saison 5 de la Fête à la maison « 20 ans après » sur Netflix, celui où Steve, Jimmy et Fernando partent acheter des sandwichs… 

(ne me spoilez pas, je n’ai pas vu la fin, je ne sais pas s’ils ont réussi à se trouver leur sandwich préféré…)

Alors que depuis quelques jours, on se pardonne tout ! On peut se replonger dans le passé, regarder des comédies désuètes des années 80/90, sans aucune mauvaise conscience… On a fait tomber les masques : on peut danser sans complexe sur « Tel est mon destin » de Céline Dion, à fonds sur son enceinte Marshall, sans penser au jugement des voisins. 

« Ainsi passent les heures au rythme entêtant des battements de mon cœur ».

(Tel est mon destin …Je vais mon chemin…)

Sans vouloir me justifier à tout prix, j’avais tout de même une bonne raison d’écouter Céline Dion hier. Il pleuvait, j’étais enfermé, en train de réfléchir à la chanson que j’allais reprendre lors du prochain prime. Oui, quand je m’ennuie, il m’arrive parfois d’imaginer que je suis un apprenti chanteur d’un télé crochet. En général, je suis candidat pour Nouvelle Star, ça correspond plus à mon côté rock*.

(*rires pré-enregistrés)

J’arrive au 5ème prime et je ne sais pas si je vais jouer la carte de la sécurité en reprenant un titre de Gainsbourg ou si j’ose changer de registre et créer la surprise en faisant une reprise décalée de Céline Dion à la Julien Doré…

J’ai pas eu le temps de faire mon choix que j’ai vu apparaître une notification sur mon i-phone m’invitant à un apéro en visio avec des anciens du lycée sainte marie… 

(Je suis quand même soulagé qu’on ait enfin pu dire oui à Patrick, qui depuis des années n’arrêtait pas de nous dire, «tiens si on se donnait rendez-vous dans 10 ans ? ». On le faisait jamais. Mais ça y est, pour tout le monde, le rendez-vous dans 10 ans c’est maintenant, pendant le confinement.)

Après avoir trouvé la luminosité la plus avantageuse, vérifié le décor derrière moi, et bien calé l’angle de l’écran le plus avantageux en étant vigilant à ce que la caméra s’arrête au milieu de mon front pour ne pas afficher ma perte de cheveux croissante*, j’étais prêt !

(*on peut tromper mille fois une personne, ou non on peut tromper une fois mille personnes…)

Le visio-apéro retrouvaille des ancien-ne-s du lycée : entre celui qui a une connexion qui coupe toutes les 5 secondes, et qui répète dans le micro « vous m’entendez là ? C’est bon ? Je vous ai perdu, ah non », celle qui reconnaît personne et qui demande toutes les 2 minutes, « mais c’est qui là, c’est toi Louis Arthur ? Non c’est Stéphanie », celui qui confond le visio-apéro avec le visio tinder et qui prend des poses pour nous montrer les bénéfices de son entrainement quotidien, celui qui est suréquipé et qui nous parle avec le casque de Thomas Pesquet, celle qui essaie de contenir ses enfants qui courrent, qui retourne la tête, puis revient vers nous, au ralenti, avec un sourire forcé, et celui qui est trop fier d’afficher sa déco instagrammable de couple sans enfant… 

Au bout de 5 minutes, quand tout le monde a enfin trouvé ses marques, bah, on a vite plus rien à se dire : « t’as fait quoi aujourd’hui ? T’as mangé quoi ? Il fait quel temps chez vous ? »

Au bout de 15 minutes de conversation, lente et brouillée, on essaie de trouver une excuse pour quitter la discussion, on feinte une perte de réseau, et on ferme tout… On se rend compte qu’on a pas envie de jouer l’épate en ce moment, on partage toutes et tous les mêmes inquiétudes.

Après ce visio-apéro, j’ai utilisé ma permission de me laisser aller, de me mentir encore un soir (encore une heure…), de me dire que si, c’était pas mal les années 80. J’ai fait comme si on avait plus d’i-phone, de visio, rien, j’ai dit non au documentaire, et j’ai lancé Friends. Monsieur Nolwenn s’est mis tout contre moi, on a fait semblant de ne pas savoir si Rachel allait embrasser Ross, on a oublié le temps, on était bien…

« Ainsi passent les heures, au rythme entêtant des battements de mon coeur »…

Je ne suis qu’une chanson

Master of None – Mornings


Cette première semaine de confinement m’a fait prendre conscience de la difficulté de vivre avec quelqu’un de parfaitement équilibré, oui je vis avec quelqu’un de super sain, même en confinement, qui tient une routine quotidienne, qui arrive à se lever à heures fixes, qui mange équilibré, qui fait du sport, qui lit des livres (en entier)…

Ses journées ressemblent à une story d’instagrameuse bio-influenceuse, alors qu’il n’a même pas Instagram !

Genre, « je suis tellement parfait que je ne ressens même pas le besoin de le faire savoir à la terre entière », ça m’agace… Alors que moi le temps que je fasse la photo de la couverture du livre, (…) scénarisée, (…) avec le choix du filtre, (…) le choix de la musique, j’ai plus du tout le courage de lire le livre que je viens d’afficher sur ma story…

C’est fou cette énergie que je passe à faire des stories pendant le confinement alors que j’ai autour de 240 abonnés, autant dire que tout le monde s’en fout !

240, ce doit être à peu près le même nombre de disques vendus par Magalie Vae après sa victoire à la star academy 5… La pauvre, dire que son single s’appelait « Mais moi je ne suis qu’une chanson* »…

(*je me dois de préciser par honnêteté intellectuelle que je n’ai même pas eu besoin d’aller chercher sur google le nom du single de Magalie Vaé… #culturegénéraleautop)

Mais c’est ça, en fait, je suis Magalie Vae dans la Star academy 5 ! Je fais tous les efforts du monde, mais ça ne marche pas… Alors que mon chéri c’est Nolwenn Leroy, star academy 2… « je suis parfaite, gnagnagna, et je cultive une part de mystère, même confinée, je ne dis rien » et je gagne à la fin… Moi je vis la malédiction Magalie Vaé…

Mais c’est vrai qu’avec le confinement,  j’ai perdu ma part de mystère ! 

Avant je pouvais faire croire que je ne savais absolument pas d’où venait ce léger poids pris ces derniers mois, alors que je mange hyper équilibré, que « non la journée au travail je ne grignote pas, je bois uniquement du thé vert detox »… Je ne comprends pas…

Marie-Thérèse, ne jurez pas je vous en prie (La vie est un long fleuve tranquille)

Alors que là, on est obligés de faire toutes nos courses ensemble puisqu’on les fait sur une application, avant d’aller les chercher au Drive. Plus de mystère possible, mes secrets de nourriture grasse qui n’avaient jamais fait l’objet d’une quelconque story instagram allaient être dévoilés au grand jour.

Je me suis dit que c’était peut être l’occasion de me lancer dans une detox radicale : arrêt immédiat des fraises tagada, et des madeleines au nutella. Comme je n’ai aucune volonté, j’ai bien évidemment opté pour une autre solution : essayer de cacher des aliments avec Gluten et matières grasses dans une liste de courses hyper saine.

Sur un malentendu, ça pourrait peut être passer. Une fois les courses récupérées, je pourrais jouer la surprise, avec le niveau de jeu d’un acteur d’une sitcom d’Ab Production, ou d’un acteur porno :

« oh mais qui a caché ce tube de lait concentré sucré dans ce sac… »

Bien évidemment cette méthode s’est trouvée être aussi efficace et discrète que le jeu de l’acteur porno… En découvrant cette liste de courses ponctuée d’aliments dont les énoncés pesaient à eux seuls 500 kilos calories, mon chéri s’en est immédiatement aperçu. Mais il n’a pas du tout eu la réaction attendue ! 

J’aurais voulu qu’on soit en mode j’accuse, violence, protestation, que j’ai une réaction « Adele Haenel », que je lui dise que c’est une honte, que je n’avais pas pu commander cela, qu’il s’énerve, ou qu’il se moque de moi. J’aurais pu provoquer une dispute et finir par dire :

Tu sais que c’est à cause de ce genre de remarques cassantes que je ne me sens pas bien et que j’ai besoin de compenser par la nourriture…

Mais non, d’une voix douce,  il me dit que « c’est pas grave, que je peux m’accorder un petit plaisir, que je pourrai rééquilibrer en faisant un peu de sport à la maison »…  Du sport à la maison, mais quelle mesquinerie ! Il m’agace…

Monsieur Mystère à la Nolwenn me conseille une application pour débutants,  adaptée à mon niveau donc…  J’ai pris un peu de recul et me suis dit qu’il avait sûrement raison. Ma petite voix intérieur me disait que 10 minutes d’exercices de gainage pour me permettre de m’envoyer un tube entier de lait concentré sucré, c’était pas si cher payé. 

Je m’inscris, déjà, je suis un peu choqué de l’indiscrétion des premières questions, d’Antoine, coach virtuel, qui me demande mon âge… J’ai eu envie de répondre avec une voix suave à la Fanny Ardant :

– Parce que vous pensez que j’ai quel âge ? (suivi d’un soupir)

Je n’ai bien évidemment pas parlé à mon coach virtuel, j’ai juste fait glisser la roulette des années de naissance, et ai enlevé 3 années, faut pas déconner.. Et là, deuxième question : sur mon poids ! J’ai continué à mentir, j’ai enlevé 3 kilos…

Une fois toutes les informations rentrées, je me suis dit qu’il fallait que je sois seul pour affronter ma 1ère épreuve sportive… Je suis monté dans le grenier, un peu encombré. J’avais récemment décidé de faire du tri à la Marie Kondo, en me débarassant de tous mes encombrants, qui en ce qui me concerne, correspondent à des piles entières de Elle Magazine. Je les avais tous montés au grenier.*

(*oui je ne suis pas allé jusqu’au bout de la méthode Marie Kondo, je suis trop émotionnellement attaché à mes magazines…)

Je me rends compte que c’est un peu un « coming-out » que je vous fais :

oui je vous le confie, j’achète Elle Magazine !

Depuis des années. Je ne sais pas quand ni comment ça a commencé mais voilà, chaque vendredi, j’achète Elle magazine, à la presse du coin. C’est mon rituel…

La dernière fois la dame de la presse m’a dit :

– oh c’est monsieur qui achète le magazine de madame ! avec un petit clin d’oeil.

Alors déjà j’ai eu envie de lui dire d’arrêter de parler comme dans les années 60 : c’est monsieur qui achète le magazine de Madame ?

J’aurais aimé lui dire que cette remarque était hyper sexiste, que Elle magazine s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes, et qu’il y avait régulièrement des numéros spéciaux avec des dossiers de fonds…

J’ai regardé la couverture du Elle, et là c’était un spécial Cheveux… Forcément, j’ai rien dit, je lui ai juste souri bêtement et suis reparti avec mon spécial cheveux sous le bras…

Dans Elle magazine, il y a ma rubrique préférée, « Une Journée avec*», je commence toujours par cela. J’adore savoir que Sarah Jessica Parker se lève à 6h du matin pour préparer des pancakes à sa famille en toute simplicité dans son Penthouse de Manhattan en buvant un jus de citron bio… Je m’identifie…

(*Je me dois d’être précis car s’il y a des fans de Elle qui me lisent, ils ou elles me rappelleront que cette rubrique a été remplacée par « J’aime »… Je fais partie des lecteurs extrêment déçus et pense mettre à profit cette période de confinement pour lancer un mouvement #Bringunejournéeavecback… Je suis un garçon engagé…)

Seul, dans le grenier, en tenue de sport (enfin tenue de sport est un bien grand mot : un t-shirt à l’effigie des L5 acheté au zénith de Paris en Juin 2002, un short informe, des chaussettes hautes et des baskets quechua…),  j’ai feuilleté mes anciens numéros je suis tombé sur cette journée d’une créatrice de mode qui avait une résidence secondaire en Inde et qui aimait se reposer dans sa cabane à Goa pour respirer loin de la pollution de Dehli…

Elle expliquait qu’elle faisait du paddle tous les matins, au milieu des dauphins et qu’elle se noyait dans l’eau de coco…

Je me noie dans l’eau de coco…

J’ai commencé à imaginer qu’un jour j’aurai peut être plus de 240 abonnés instagram, que je serai peut être célèbre à mon tour, que moi aussi je pourrai raconter une journée avec Louis Arthur, j’ai rouvert les yeux et je me suis rappelé que j’étais dans  mon grenier, à Roubaix, et que je me cachais pour manger du lait concentré sucré… Il allait falloir réfléchir pour mentir lors de ma future interview pour Elle…

Je suis redescendu au rez de chaussée, mon chéri tout gentil avait décidé de me faire plaisir et de préparer des crèpes, pour me remettre de ma séance de sport…

Je ne lui ai bien évidemment pas confessé que je n’avais pas fait ma 1ère séance de sport, et j’en ai profité pour me lâcher sur le coulis caramel beurre salé… Je l’avais bien mérité !

Des crèpes,

Bretagne,

« Bretonne » le 4ème album de Nolwenn Leroy !

C’est ça, ça se confirme, je vis avec Nolwenn Leroy…

Et moi je suis Magalie Vaé… Moi je ne suis qu’une chanson…