Rien que pour vos cheveux

J’ai à nouveau fait ce cauchemar, celui où je suis dans la salle d’attente avec William Carnimolla.

William Carnimolla ? Le présentateur de Belle toute nue ! Cette émission de M6 invitait des candidates complexées, n’assumant pas leur corps, à venir s’aimer et s’accepter, grâce aux conseils de William (vu que j’ai passé plusieurs nuits avec lui, je peux me permettre de l’appeler par son prénom).

Après le portrait vidéo de Sabine (expliquant ses problèmes d’acceptation, témoignage à l’appui de sa famille et de son professeur d’auto-école), William dressait un bilan morphologique de la candidate. Sabine n’assume pas son corps, mais par miracle accepte de se mettre en sous-vêtement devant des caméras et quelques centaines milliers de téléspectateurs.

William, un peu extatique, avec son combo lunettes oversize et Bomber brillant Kenzo, (doré, tigre pailleté sur le dos et manches violettes) explique à Sabine qu’il a la solution ! 

Il ouvre une porte qui donne sur une pièce dans laquelle sont alignées 8 femmes en sous-vêtements, de la plus petite à la plus grande taille. William invite Sabine à les observer en restant focus sur sa situation :

– Concentre toi bien sur ton problème à toi, qui je le rappelle, est la culotte de cheval…

Après avoir observé attentivement les 8 femmes devant elle, Sabine est invitée à se positionner à côté de celle dont elle pense avoir la même morphologie.

– Tu pensais avoir la culotte de cheval de la fille numéro 6 ? Et non Sabine, tu es plutôt comme la n°2 !

Miracle de la télé-réalité, Sabine pleure de joie, elle est tellement soulagée (la fille numéro 6 beaucoup moins). Dans l’euphorie générale, William, pour fêter cela, propose à Sabine de se mettre toute nue, de se faire prendre en photo, et de l’afficher en grand sur les murs de Paris.

Dans mon cauchemar, c’est une version un peu différente à laquelle je participe. 

L’émission s’appelle « Chauve tout nu ». 

Je suis en caleçon, à côté de William, et face à moi, une ligne composée de 8 hommes aux degrés de décomposition capillaire plus ou moins avancée. C’est très stressant de devoir faire un choix, moi, qui souffre d’indécision chronique !

(ne m’accompagnez jamais à un restaurant chinois qui ne propose pas de menus, que des plats à la carte… Un enfer…)

Je suis là donc à regarder ces hommes un par un, en essayant de me concentrer et de ne plus penser au bruit des chaines en or qui s’entrechoquent sur le poignet et l’énorme montre D&G de William. 

William voit mon trouble et prend sa voix suave pour me rassurer :

–  Alors Louis Arthur, tu as face à toi une ligne d’hommes* plus ou moins chauves, en slip.

(*Je constate néanmoins, rassuré, que les distances de sécurité d’un mètre entre chaque participants sont tout à fait respectées)

– Je t’invite à te placer entre les deux selon l’image que tu as de ta dégradation capillaire…

Très bien… J’arrive enfin à trouver la place que je pense être la mienne, attiré par les motifs sympas de son slip, j’en suis sûr, je suis le n°3*. 

(*note pour plus tard, demander lors du prochain cauchemar au n°3, si c’est un «Slip français», parce que c’est vraiment un chouette modèle…)

– Bon, alors, Louis Arthur, tu penses être proche du chauve n°3* ! Non, non, non, tu peux te décaler de quelques rangs, encore un peu, voilà, encore un rang, parfait : tu es comme le chauve n°8, donc dans un état très, très avancé !

(*La perception de sa perte de cheveux par l’homme est en général inversement proportionnelle à celle de la femme avec son poids)

– Alors ce que je te propose pour t’aider à avancer dans la vie, c’est de te raser ta tête, pour ensuite prendre en gros plan, de haut, ton crâne chauve. Nous allons l’afficher dans toutes les stations de métro de République à Montmartre … Tu peux le faire ? C’est parti ! 

Arrive alors vers moi, Philippe Etchebest, une tondeuse à la main, en me disant que ça ne prendra que quelques minutes, et qu’on ira ensuite ouvrir mon frigo pour vérifier les dates de péremption de mes aliments.

Je me réveille à chaque fois en sursaut, sans savoir ce à quoi je ressemblerais si je me rasais le crâne, et si j’allais quand même pouvoir manger mon yaourt à la fraise (je crois que la date est passée…). 

Au petit déjeuner, je consulte les sites d’actualité, enfin instagram, et je vois, encore et encore, passer dans les stories, toutes ces publications : celle qui a raté sa frange, celui qui se fait sa « coupe de confinement » avec ce petit commentaire : « de toute façon, ça repoussera » (gnagnagna, parle pour toi), les publications sponsorisées pour les tondeuses*…

(*et celle pour le rasoir géant qui enlève les poils du dos… Y a que moi qui la voit celle-là ?)

Mais moi, j’ai pas envie de me raser les cheveux à blanc, j’ai envie de garder les quelques cheveux qui me restent, j’ai envie de retrouver Julien, mon coiffeur (oui, j’ai un coiffeur), en sortant du confinement, et attendre que le lendemain, mes collègues me disent : ah tu es allé chez le coiffeur* !

(*Bien évidemment, personne ne le remarque jamais…)

A l’école primaire on pleurait pour ne pas avoir la coupe au bol maison par maman, au collège pour ne pas se faire prendre en photo en fin d’année avec nos coupes mulets. Mais là bizarrement, tout le monde semble heureux de se photographier en jogging avec sa coupe ratée. 

En faisant la queue pour rentrer dans le Monoprix (les yaourts étaient bien périmés), j’observais autour de moi, toutes ces personnes, alignées, à un mètre les un-e-s des autres.

On a beau s’offusquer du concept de Belle toute nue, mais là dans cette ligne, ne nous mentons pas : on s’observe toutes et tous. On regarde ce que chacun-e met dans son panier, on se compare dans nos vêtements devenus un peu trop serrés.

On se dit qu’on est plutôt comme la numéro 1, celle qui sort avec des légumes plein le panier, alors qu’on va principalement acheter des plats préparés*.

(*et des Figolu banane…)

Mais au final, dans cette ligne avec nos tenues mal assorties, et nos coupes de cheveux déséquilibrées, on partage cette même angoisse, qu’on avait plus ressentie depuis la 3èmeB, juste avant de passer en seconde : ne pas savoir ce qui nous attend, juste après le confinement.

On ne sait pas trop quoi faire, on s’ennuie, on a envie d’être dans le jour d’après, sans savoir ce qu’il va nous réserver…L’angoisse de ne pas savoir, l’attente, de devoir faire des choix, de se responsabiliser, de rendre conscience de l’impact de nos décisions, nos changements de comportement à venir.

Alors en attendant, on se replie un peu sur soi, comme à l’adolescence, on passe de l’angoisse à l’euphorie, on se demande quoi faire avec nos corps, quoi faire avec nos cheveux, les laisser, ou pas, se dire que ça reviendra (ou pas). On s’envoie des petits mots. On oublie nos pseudos de nos réseaux sociaux, on redevient Sabine Dupain, Stéphane Martin. On reconstitue virtuellement l’album photos de notre 3èmeB en affichant fièrement nos essais capillaires ratés.

Ce qu’on en fera de tout cela ? Je ne sais pas. 

Ce que je sais, c’est que moi, mes derniers cheveux, je vais encore les laisser un peu, dans l’espoir de pouvoir à nouveau m’asseoir dans le fauteuil de Julien, qui avec indulgence, me demandera :

–  Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

Et je lui répondrai, en souriant :

– ce qu’on peut, Julien, on fait ce qu’on peut !

(« Rien que pour vos cheveux » est le titre VF d’un film très très drôle avec Adam Sandler)

Un commentaire sur “Rien que pour vos cheveux

  1. Merci pour cet article qui m’a bien fait rire ! Je me souviens de Belle toute nue et du look de William… « Evelyne, arrête de complexer au sujet de ton ventre ! tiens, voilà une gaine, mets-la sous tes fringues pour cacher la misère… » Le roi du paradoxe ! ^^

    Si tu complexes sur ta « chauvitude », repense à de nombreux dégarnis célèbres (De Funès me vient spontanément en tête) !

    au plaisir de te lire à nouveau ! 😉

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