Se souvenir des belles choses

Jeudi 30 avril 

8h30 : jour de l’anniversaire de mon amoureux

Quand j’ai reçu cette notification d’une réunion en visio-conférence à 9h, j’ai paniqué ! Je n’avais rien préparé pour cette journée particulière. 

En confinement, pour une réunion à 9h, on est aussi motivé que lorsque on devait aller au cours de SVT au lycée à 8h du matin… 8h du matin… C’est complètement insensé de demander à des adolescents d’être concentrés devant Madame Pousselin, professeur de SVT en blouse blanche, au milieu de la salle 2B empestant une odeur d’adolescents transpirants !

Certaines avaient plongé dans de l’eau jeune « Demon » (trop) fortement vanillée. D’autres avaient fumés leurs cigarettes mentholées. Mais c’est bien l’odeur d’une transpiration macérée collée sur le t-shirt star wars trop souvent porté par Matthieu Biffé qui gagnait à la fin! 

Nausée, ennui, regards dans le vague, mal coiffé, mal réveillé : la réunion du matin est devenu mon nouveau cours de SVT. Mais alors qu’au lycée tout le monde piquait du nez pour ne pas avoir à participer, là tous mes collègues se battent pour parler. 

Les réunions ressemblent désormais aux débats télévisés auxquels on assiste en ce moment, en écrans divisés : casque posé sur leurs oreilles, installés devant leurs bibliothèque pour montrer qu’ils lisent, eux. Le jeudi 30 avril 2020, à 9H du matin, ils sont prêts à tout donner, comme sur un live de BFM TV. It’s the time of their lives… 

Il y a celui qui se prend pour le professeur Raoult et qui y va de sa petite analyse santé. Celui qui s’est découvert des dons de voyance et qui prédit un déconfinement pour le 11 septembre (#conspiration). Celle qui a des amis au ministère de la santé et qui sait. ELLE SAIT. 

Celle qui se prend pour Léa Salamé et qui s’auto-désigne animatrice du débat tout en prenant un malin plaisir à démonter chacun des arguments avancés. 

Celle qui reste en écran noir*, angoissée, en nous faisant remarquer que « Zoom c’est quand même pas très sécurisé et que les chinois peuvent espionner* ce qu’on est en train de dire. ». 

(*C’est la voix qui nous parle)

(*Alors qu’à l’évidence, ce n’est pas le niveau d’analyse d’une Léa Salamé low-cost sur la gestion de crise ni l’intervention de la Roselyne Bachelot locale nous rappelant qu’elle avait commandé des agrafeuses en stock qui allait éveiller une quelconque d’espionnage industriel chez qui que ce soit )

9H30

Bien évidemment, comme au lycée, il y a celui qui arrive toujours en retard, et qui va devoir s’excuser. En l’occurence, le retardataire, c’est toujours moi*.

(*J’ai passé tout mon lycée à cultiver l’espoir que le bus de 7h57 me permettrait peut-être d’arriver à l’heure  au lycée. Ça n’est bien évidemmentjamais arrivé).

– ah, pardon, j’avais un problème de connexion internet. J’étais prêt, et paf, plus rien, comme ça d’un coup. 

La Léa Salamé de Roubaix, désormais mutée en Ingrid Chauvin dans « Femmes de Loi », prend alors son petit air trop satisfait pour intervenir  : 

– ah bon ? C’est bizarre, tu avais l’air d’avoir du réseau quand tu as posté sur instagram ta tasse à café sur ta table en marbre à côté de ton dernier numéro de Elle décoration à 8h57 ! 

Zoom sur mon visage paniqué, gorge serrée, jingle de révélation. Mais heureusement, ma collègue préférée est intervenue pour me sauver, en posant immédiatement LA question à laquelle personne ne saurait répondre :

– Très bien, mais Léa, euh Ingrid, pardon, Stéphanie ! Ne penses-tu pas qu’on s’écarte de l’ordre du jour de la réunion ? D’ailleurs, tu peux peut-être nous rappeler l’ordre du jour ?

Ma collègue préférée, c’est celle avec qui je commente toutes les réunions en messagerie privée. La même que celle qui était à mes côtés au lycée. Celle à qui j’écrivais des mots découpés sur des feuilles simples perforées quadrillées, à l’encre bleue marine.

On bravait le danger de se faire intercepter par Madame Pousselin, qui pouvait nous surprendre à tout moment pour nous demander de lire devant toute la classe ce message si important qui ne pouvait pas attendre. Si si, allez-y :

–  Ça pue, tu penses que c’est Matthieu Biffé qu’a encore pété ? 

Et là, ce 30 avril 2020, comme si Matthieu Biffé avait encore pété : silence gêné de tous mes collègues, têtes baissées comme au cours de SVT. Plus personne n’est en mesure de dire pourquoi on s’est réunis. La séance s’est terminée d’elle-même.

11H30

Ma mère m’appelle pour me demander :

– Pour l’anniversaire de ton chéri, tu devrais essayer la recette du fondant au chocolat que Pierre Hermé a partagé ?

– Non je peux pas essayer, car déjà la dernière fois que j’ai essayé de faire une recette sur internet c’était pour apprendre à faire des œufs au plat*.

(*Oui j’ai fait une recherche Google « Comment faire des œufs au plat »)

(*J’aimerais sincèrement que cette anecdote soit inventée… Mais non)

Je lui ai rappelé que je fais partie de ceux qui regardent toujours la notice sur les paquets de pâtes et que si d’un coup, je me mettais à cuisiner ça serait très suspect. 

L’émission « Tous en cuisine » de Cyril Lignac s’apparente pour moi à un mix entre un film pornographique et « Rendez-vous en terre inconnue ». Je découvre un univers parallèle où tout le monde a l’air démesurément excité d’être filmé en train de râper des carottes et de faire monter sa mayonnaise à plusieurs en utilisant des accessoires et un langage que je ne comprends pas. 

12H

Ne paniquons pas. Je pourrais peut être organiser un visio apéro, demander à toute la famille, les amis, d’enregistrer une chanson d’anniversaire, de mixer tout cela, de convoquer tout le monde à 19h. Il est midi, j’ai le temps de faire tout ça. Je vais prétexter une connexion coupée au travail pour ne pas travailler.

16H30

J’ai été débordé : un déjeuner, une sieste, trois épisode de Friends, je me rends compte que je n’ai appelé personne et qu’il me reste qu’une demi-heure avant la fermeture des magasins du quartier. 

17H

Dans la file d’attente de Picard, je me suis rappelé que déjà, lors de notre premier baiser, je n’étais pas Cyril Lignac, j’étais arrivé en retard à notre rendez-vous, j’avais déjà cet air timide, gauche et maladroit, de celui qui ne sait pas s’organiser, qui ne sait pas anticiper. Et que malgré tout, il avait eu envie de m’embrasser.

19H

Alors j’ai dit tant pis. Pas de zoom, pas de grande surprise, profitons de ce temps suspendu, avec ce sentiment bizarre, que nous sommes seuls. Ressortons nos vinyles préférés, ceux sur lesquels on aime toujours autant danser en vieux polo Lacoste, converses usées aux pieds, dans notre salon, épicentre de nos vies confinées.

A un moment donné, sont arrivées les paroles de cette chanson tendre et surannée « If i, should stay, i would only be in your way…* »

(*And i, will always love you…)

J’ai tendu ma main, il l’a acceptée, on a dansé un slow. La tête posée sur son épaule, j’ai fermé les yeux. Je me suis revu, tout seul, dans ma chambre de lycéen. 

A cette époque, j’étais déjà ce garçon maladroit et inquiet, sans épaule sur laquelle m’appuyer pour danser. 

Inquiet car je me demandais si c’était normal de ne pas avoir envie d’embrasser Julie, mais Matthieu, de ne pas savoir à qui, ni comment en parler, de ne pas oser faire le 1er pas, de me dire que « comme tous les garçons et les filles de mon âge, j’aimerais quelqu’un qui m’aime ».

J’ai eu envie de me parler à ce garçon du lycée, de me rassurer, de me dire :

«dans quelques années, tu te promèneras dans la rue deux par deux, tu sauras ce que c’est d’être heureux, et les yeux dans les yeux, et la main dans la main, tu t’approcheras de lui, simplement, tu l’embrasseras, et ça ira, tu verras… ».

J’ai rouvert les yeux, 30 avril 2020, 22H, la voix de Whitney Houston résonne, une part de cheesecake décongelé, une coupe de champagne terminée, je murmure « je t’aime » à son oreille…

30 avril 2021

20H

Nous sommes dans le jardin. Ma mère a apporté un fondant au chocolat fait maison, nos amis chantent une chanson d’anniversaire avec des paroles transformées sur un air de Juliette Armanet, des vrais cadeaux sont déballés. 

Je m’approche doucement de lui, je le regarde, je lui demande :

– tu te souviens de ton anniversaire en 2020 ? 

– Oui, on était bien…

Au final, le plus important, c’est de se souvenir des belles choses.

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