Happy Together

La veille de ce 11 mai, je me sens comme à 8 ans, sur la route, dans la Peugeot 405 familiale, à la fin du mois d’août. Je suis accoudé sur la plage arrière, sur fonds d’une compilation de hits désuets, ceux de l’été passé.Je regarde en sens inverse, au travers d’un pare brise agrémenté de fines lignes bleutées et d’autocollants des radios familiales préférées.

Certaines chantent qu’elles ont fait l’amour à la plage, d’autres confirment qu’ils sont bien venus pour les vacances, qu’ils n’ont pas changé d’adresse. Et moi, je repense à ces dernières semaines écoulées, si vite et si lentement. J’attends la rentrée.

Sauf qu’en cette rentrée, je n’aurai malheureusement personne pour et avec qui jouer. Les rideaux des théâtres restent encore tirés. Aucune confirmation d’une deuxième saison. Est-ce que je remonterai sur scène ? Je ne sais pas. 

Seul point positif, pour moi, si je retrouve la scène : les gestes barrières imposés mettront enfin un terme à ma plus grande phobie scénique, le check ! Celui que les humoristes doivent se faire en montant et en sortant de scène. Confidence pour confidence, je vous dis tout : moi, je ne sais pas faire de check !

(*d’ailleurs, je ne sais même pas si on dit faire un check, ou checker?)

Previously, dans la saison 1. Secrètement, je me rêvais en Carrie Bradshaw, dans Sex and the City, à écrire des chroniques dans un journal depuis ma fenêtre de mon petit appartement New-Yorkais en fumant des cigarettes.

Très vite j’ai du me rendre à l’évidence ! J’habite à Roubaix. Pour le brushing avec effet cascade de cheveux bouclés, je repasserai. Et pour la cigarette, c’est raté, pas d’effet romantique, je suis asthmatique. 

J’étais tombé dans la presse sur un appel à auditions pour une école des arts de l’humour qui avait une section auteur. Je me suis dit : pourquoi pas !

Le fait d’avoir été retenu suite à une audition à laquelle je m’étais présenté avec un magnétophone à K7 en faisant écouter « Reality* » de Richard Sanderson reste un mystère encore inexpliqué.

(*I met you by surprise, i didn’t realize that my life would change, forever!)

Lors du 1er cours, j’ai du passer devant tout le monde. Debout, avec mon corps malaisé, ma voix aussi assurée que celle d’un adolescent qui mue, désigné pour chanter debout devant toute la 4ème C. Mais je me suis lancé même si j’ai mis plusieurs mois à intégrer le fait que mes camarades de théâtre ne riaient pas de moi, mais avec moi* 

(*ô Capitaine mon capitaine)

Est arrivé alors ce mois de décembre 2018, celui où je me retrouve, pour la toute 1ère fois, invité à participer à une scène ouverte dans un lieu de Stand Up à Lille. C’est particulier l’ambiance hors scène. Vous êtes là, avec votre numéro de passage, assis avec d’autres humoristes, un peu comme les nominés sur les bancs de la Star Academy attendant le verdict de Raphaëlle Ricci*. 

(*T’es complètement passé à côté de l’émotion et t’as complètement raté ta choré)

Vous patientez, vous attendez le moment où l’humoriste qui vous précède vienne vous chercher, pour monter sur scène, en faisant un check avec vous. Mais moi : je ne sais pas faire de check !

D’ailleurs, je me suis toujours demandé : comment les gens ont appris à faire des checks en vrai ? Moi, je suis de ceux qui n’ont jamais réussi à retenir (ni mettre en pratique) le moindre enchainement de gym*, de ceux qui n’ont jamais réussi à bien comprendre à quel moment passer le levier de vitesse, et  de ceux qui n’ont jamais réussi à enchainer des pas sur un Madison**, JAMAIS !

(*Roue, planche, roulade avant, chandelle)

(**oui, j’ai raté ma choré)

Et aujourd’hui, je suis de ceux qui ne savent pas faire de check ! Ça ne m’avait jamais vraiment posé de problème jusqu’à ce jour, LE jour où j’ai pénétré dans l’antre du check !

Je m’assois au fonds de la salle. J’avais été désigné numéro 5, ce qui impliquait 40 minutes d’angoisse à attendre que ce soit mon tour. Je me suis dit : « c’est pas grave, tu apprends vite, regarde comment ils font pour apprendre à le reproduire, ça doit pas être si compliqué ».

Le 1er check arrive : main, point, main ! Simple, franc, direct. Pendant tout le sketch, je me concentre, je me répète dans ma tête, main, point, main ; main, point, main…

Arrive la fin du sketch, j’attends le moment du check pour vérifier que j’ai bien retenu, et là,  c’est pas le même check : check de deux mains, puis poignée de main en se cognant les coudes !

Attendez, mais y a eu un check point avant de passer sur scène ? Et on m’a pas invité au meeting ! Là je commence à paniquer !

Je me dis : « c’est pas grave, va parler avec l’humoriste qui fait le sketch juste avant toi, pour décider avec lui du check».

Je lui demande. Il me répond qu’il est super stressé, qu’il a besoin de se concentrer. 

Je me dis, ok pas de panique, respire. Je me repasse, concentré, en boucle les 2 checks que je viens de voir. Arrive déjà la fin du 3ème sketch. 3ème sketch, 3ème check, et encore un nouveau :

– Ah bah voilà, bravo, c’est ça, ce soir c’est le festival du Check. Merci les gars. 

A ce moment là, apparition de mes premières bouffées d’angoisse et de mes pensées délirantes. Un peu comme dans la quatrième dimension. Je voyais les spectateurs se retourner vers moi, avec des gros yeux en me lançant des rires mesquins : 

– ah ah ah ah, il sait pas faire un check, ah ah ah…

Tout d’un coup, je voyais le mot « Check » apparaitre partout, en mode Broadway. Avec des enseignes, et pleins d’ampoules clignotantes : check, check, check !

Puis musique, comédie musicale : Lala land, sur l’air  de «Another Day of Sun» : il ne sait pas faire un check, lalalalala…

Notre dame de Paris : « Il est venu le temps des checks, le monde est entré, dans un nouveau millénaire ». Final, Vegas, explosion de cotillons : Check !

Le moment fatidique, arrive, l’humoriste avant moi, termine son sketch, et demande un tonnerre d’applaudissement pour Louis Arthur ! 

Tout en prenant ma bouffée de ventoline*, j’ai eu envie de le remettre à sa place et de lui rappeler qu’il faisait moins le malin, y a 10 minutes, « Bouh, gnagnagna, je suis stressé, je veux me concentrer… fillette** »

(* oui, Mickey, dans les Goonies, c’était moi…)

(**oui, je suis violent dans mes insultes)

Il descend de scène. Comme une épreuve sportive qui passerait au ralenti, le garçon s’approche, tous les checks se mélangent, le 1, le 2, le 3 je ne sais plus où j’en suis, je suis entouré. Il s’approche, je m’approche, les gens tournent la tête, nous regardent, je vois son visage près du mien, et au lieu d’approcher mes mains et mes bras, j’approche ma tête et je lui fais un bisou ! 

Stupéfaction du public, cris étouffés, puis silence ! Un bisou ! On peut même pas dire que c’était le pire check de l’histoire, puisque c’était même pas un check ! Un bisou…

Je monte sur scène, les épaules rentrées, face aux regards accusateurs des spectateurs, qui se tiennent là, silencieux, les bras croisés, à me regarder. Je comprenais bien ce qu’ils voulaient me dire : « oh le ringard, il sait même pas faire un check ! Et tu crois vraiment que tu vas nous faire rire alors que tu sais pas faire un check ? » 

J’ai pris le micro, j’ai annoncé : « Bonsoir, je m’appelle Louis Arthur, et Je sais pas faire de check, désolé ! »

J’ai eu envie de lâcher le micro,  avec un mic drop, franc, direct, Obama style. Mais juste devant, il y avait une spectatrice, le regard compatissant. Elle m’a souri, je l’ai regardé, elle m’a regardé, et intérieurement, je me suis dit, vas-y continue ! Tu as une histoire à raconter, c’est l’occasion ou jamais.

Et c’était lancé pour cette première année. Depuis, j’ai rencontré une metteuse en scène fan de la Boum (1, et 2), qui m’a dit oui ! Je me suis retrouvé sur une affiche de festival qui annonçait un spectacle pour petits et grands, j’ai dansé un slow avec un inconnu à Arras, failli avoir un article par un journaliste à Paris, et puis finalement pas. J’ai rencontré des humoristes qui m’ont dit que si, j’allais finir par arriver à checker, et puis finalement, toujours pas.

Comme dans une grande cour de récré, on était dans une belle insouciance mais le coup de sifflet est arrivé :il faut rentrer, vous êtes confinés. Fin de la saison 1. 

Angoisse, besoin d’en parler. Retour à zéro, écran blanc, toujours cette envie de raconter des histoires, de parler, mais à qui ? De quoi ? 

J’ai posé les premiers mots, je les ai publiés, 1, puis 2, puis 3, puis 400 nouvelles et nouveaux abonnés, vous avez dit oui ! Et sept semaines après, voilà, c’est fini ! 

Mais quoi ? Il faudrait se dire au revoir, comme sur le quai d’une gare ? Au fil des semaines passées, j’ai aimé lire vos petits mots envoyés, comme des cartes postales de nos vies confinées. Vous êtes arrivé-e-s, un peu comme des amitiés nées lors d’été de nos années lycées ! Alors que je porte encore au poignet les bracelets brésiliens qu’on s’est virtuellement échangés, je m’interroge.

Tiens, si on continuait ?  Tiens, si on se donnait rendez-vous dans… non, pas dans 10 ans… mais dans un mois, un an… Quel jour, quelle heure ? Je ne sais pas ! Mais ce jour là, j’aurai envie de dire merci, merci à Lyloo, Nancy, Cynthia, Anne, Myriam, Constance, Iris, Nath(etsonpseudosicompliqué), Sidoniee, Valerie, et toute la classe des confiné-es que je ne peux pas citer en entier!* J’ai hâte de voir ce garçon arriver devant moi  : « Fox en Kilt », c’est moi ! 

(*On l’a fait!)

Alors en attendant, je vous donne rendez-vous encore ici. C’est que le début d’accord, d’accord ? Je vais continuer à vous raconter, non pas ma vie de confiné, mais celle de Louis Arthur, ce garçon mal assuré, qui nesait pas faire de check, qui a essayé d’être humoriste, qui a failli s’arrêter, et puis finalement pas ! 

Que l’on s’aime encore. Que comme dans ce titre pop suranné,  on se dise :

Imagine me and you, i do, i think about you (…) 

So happy together ! 

Bisous

Auteur : Louis Arthur

Je raconte mes histoires, drôles,tendres et surannées, sur scène et en podcast, en amoureux solitaire...

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