Chercher le garçon

Quand le soir, sur le canapé, installé à côté de mon amoureux, j’entends ce jingle se déclencher, je sais que l’heure est venue de faire un choix. Les notes retentissantes de Netflix ressemblent pour moi à un coup de marteau asséné par un juge au moment du verdict. J’ai l’impression d’être devant un feu de camp, à devoir déplier un petit papier face caméra pour annoncer ce que j’avais choisi à Denis Brogniart.

Pour celles et ceux qui comme moi souffrent d’indécision chronique, la question « tu veux regarder quoi ? » provoque le lancement d’une musique dramatique interne, l’angoisse, et surtout l’envie d’avoir le droit d’appeler un ami…

Que va-t-il penser de moi si je clique assurément sur « Un soupçon de magie »? 

Arriverons-nous à surmonter le fait que je n’ai absolument rien compris à American Horror Story ?

Voudra-t-il encore de moi si je lui réponds que je ne suis pas très motivé par sa proposition de film danois ? 

Est-ce vraiment mon dernier mot ? J’hésite… Je fais défiler, à l’infini, des photos et résumés de films et séries… 

Il me regarde, je le regarde, j’ai envie de lui chanter que : 

« je sais les hivers, je sais le froid, mais faire un choix, là, à côté de toi, je sais pas. »

Alors je lui réponds : « ce que tu veux. »

Ah lala, ça l’agace. Il aimerait des fois que je sois entreprenant, que je sois l’homme de la situation, que j’arrive tel John Mclane dans Die Hard, que j’ai la situation en main, et que fièrement j’annonce, le torse bombé* : je sais ce qu’ON va regarder !

(*chez moi, c’est plutôt le ventre qui est naturellement bombé)

J’ai longtemps cru que cette indécision chronique était le jugement divin de mon « crime » d’enfance resté à ce jour impuni. Oui, je vis depuis des années avec sur mes épaules le poids de la culpabilité d’un méfait encore jamais avoué.

Le lieu du crime ? L’ancêtre de Netflix : le Vidéo Club.

Ce lieu, que celles et ceux qui n’ont pas fait la queue plus d’une heure devant un cinéma pour voir Titanic au moment de sa sortie, ne peuvent pas connaître … 

Aller à l’époque au Vidéo Club était presque un parcours du combattant ! Le dimanche, à 18h, dans un espace bondé, il fallait  :

– Laisser sa carte d’identité en papier cartonné avec sa véritable année de naissance,

– Supporter le regard moqueur du vendeur découvrant la photo prise dans un photomaton pour la rentrée de 5èmeB,

– Assumer, aussi, ses deuxième et troisième prénoms, 

– Afficher publiquement ses choix,

– Penser à rendre à temps le film loué, pour éviter d’avoir un appel à la maison…

Pour quel résultat ? Voir un chef d’oeuvre du cinéma ? 

Non, pour avoir la possibilité de voir à moitié endormi, fatigué après des heures d’hésitation dans les rayons, un dvd rayé ou une cassette VHS usagée d’une série B des années 90.

Parce que forcément, en plus de mon indécision, je suis de ceux qui ne pensaient jamais à réserver les nouveautés avant de venir au Vidéo Club. Ils m’agaçaient ces gens qui avaient pensé à réserver les nouveautés*… Je me retrouvais dans les derniers devant le bac des films en promo, les 3 pour le prix de 2.

(*Ce sont ces mêmes personnes qui aujourd’hui pensent à réserver leur poulet avant d’aller au marché le dimanche matin. )

L’âge du crime ? 12 ans. Enfant, j’étais calme et réservé, l’équivalent masculin de « Martine » (à la mer, à la montagne, à la ferme…).

Mais tous les 2-3 mois, pendant une à deux semaines, apparaissait mon double maléfique, réveillé par Stéphanie B., la petite fille de nos voisins qu’ils gardaient pendant les vacances scolaires. 

Le rituel était le même, chaque premier lundi matin des petites vacances, la sonnette retentissait dans toute la maison. Gros plan sur ma mère, effroi, temps suspendu, Stéphanie B. était arrivée. L’équivalent féminin de Damien, l’enfant de la Malédiction, se tenait là, devant la porte d’entrée. C’était le début des festivités maléfiques et des blagues téléphoniques masquées dans le quartier.

Nous étions les versions miniatures de Bonnie and Clyde, habillés en haut de survêtement brillant rose et violet, avec une banane autour de la taille. Et LE jour nous avons mis au point LE projet est arrivé.

(*Je vous informe que je vais vous faire une révélation aussi importante que celle que Choco fait dans les Goonies)

(*Celle où il avoue avoir fabriqué une bouteille de faux vomi. Faux vomi qu’il a ensuite vidé depuis un balcon du cinéma)

Dans ce vidéo club moquetté, dans une ambiance sonore mélangeant des bandes annonces mal doublées de films d’actions américains, nous attendions à côté du rayon qui nous était interdit. Celui qui n’était accessible que par des portes battantes en bois, suintantes et collantes, sur lesquelles était apposée une petite affichette en format A4 indiquant : 

Espace réservé aux plus de 18 ans.

Nous avions préparé plusieurs jours à l’avance notre opération. Une mission impossible orchestrée par deux pré-adolescents, bandanas au poignets et manches de t-shirts relevées. Le plan était simple :

1- Déambuler de manière séparée dans les rayons du vidéo club en attendant que le ou la cliente occupe le vendeur,

2- Prendre plusieurs étiquettes numérotées devant des films Disney ou des films français,

3- Attendre que le vendeur soit occupé et que les rayons soient libres,

4- Pénétrer dans le rayon de la zone protégée et échanger les étiquettes des films pour adultes, avec les films disney et les comédies romantiques.

Une fois l’opération réussie, nous attendions de voir Monsieur Durant, accompagné de son épouse et/ou de ses enfants, prenant l’étiquette numérotée A400B, posée devant Maman j’ai raté l’avion et la A550E, de Dirty Dancing. Alors qu’en fait, surprise, ça allait être dirty… mais pas dancing. Et le sort réservé aux cambrioleurs dans la maison de la personne qui avait raté l’avion était totalement différent.

Nous avons provoqué pendant plusieurs jours de ce printemps 92, des querelles ménagères, lancement de films gênants mais surement aussi quelques révélations… Personne ne comprenait ce qui s’était passé…

Voilà, aujourd’hui encore je porte le poids de la culpabilité. 

En grandissant, je n’ai cependant pas arrêté de fréquenter le Vidéo Club, devenu mon lieu de plaisir solitaire. Pas pour le rayon pour adultes avertis, non. Je m’y réfugiais le samedi après-midi, loin de mes parents, très, trop cinéphiles, qui avaient décidé de transformer l’adolescent que j’étais en futur critique des Cahiers du cinéma.

Dans le petit cinéma d’art et d’essai du quartier, nous sommes allés voir tous les volets … Du décalogue… de Krzysztof Kieslowski… en version polonaise sous titrée !

L’intention de m’éduquer au cinéma d’art et d’essai était une intention louable, j’en conviens. J’étais même parfois enthousiaste quand mon père m’annonçait qu’on allait voir des films de Scorsese ou Kubrick. Sauf qu’en raison d’une soi-disant trop grande fragilité émotionnelle, mon père m’empêchait de voir certaines scènes, craignant que je sois traumatisé.

(*Tout ça parce que je pleurais dès que se lançait le générique de La Petite maison dans la Prairie)

J’ai donc vécu la plupart des films cultes au travers des doigts de mon père, qui devant chaque scène violente ou sexuelle me mettait la main devant les yeux. 

En ayant assez de voir tous ces films imposés, entrecoupés des doigts de mon père, j’ai décidé de me constituer ma propre culture cinématographique et d’aller au Vidéo Club.

Mais c’était un prétexte pour en fait, chercher le garçon. Celui qui serait sur la jacquette du dvd, l’air romantique et inspiré. A l’âge où l’on se cherche des modèles amoureux dans des films, moi je cherchais des repères, des histoires tendres entre garçons.

Moi je voulais une histoire comme celle du film de 15H30 de TMC. Celui où Tiffany apprend quelques jours avant Noël, qu’elle perd son travail, son appartement, et qu’elle est obligée de retourner vivre chez son père dans une petite ville dans les Hamptons. Elle n’y est pas retournée depuis des années, depuis la mort de sa mère. Son père, un peu bougon, est quand même content de l’accueillir. Ils vont pouvoir se rapprocher.

Avec son gobelet de café à emporter, elle se promène dans les rues décorées pour Noël, en repensant à ses rêves d’enfant. Et là, une porte s’ouvre sur elle, accident de café renversé. Elle entend la voix d’une dame âgée qui s’excuse et qui l’invite à rentrer dans sa boutique. Tiffany regarde autour d’elle, et là, incroyable : la dame âgée est fleuriste ! Elle trouve la boutique magnifique. La dame âgée lui apprend qu’elle va fermer la boutique car elle n’a pas d’héritier pour la reprendre. Pause, regard appuyé, Tiffany, pense  : c’est le destin qui me sourit. La dame âgée avec un sourire appuyé elle aussi, comprend qu’elle a trouvé qui allait reprendre la boutique.

Tiffany commence à travailler en tant que fleuriste. La veille de Noël, un client entre. C’est Matthew, son amour d’enfance. Il n’a pas changé. Elle lui fait un bouquet, mais arrive une petite fille, qui prend la main de Matthew. Déçu de savoir Matthew marié, elle va en fait apprendre une heureuse nouvelle : Matthew est en fait veuf. Génial ! Elle va pouvoir le jour de Noël embrasser Matthew et comprendre que sa vie va changer, à tout jamais…

Mais j’avais beau chercher, je ne trouvais pas l’équivalent de cette histoire avec Bryan dans le rôle de Tiffany. 

Je trouvais principalement des garçons qui s’aimaient, l’air sérieux, pas très habillés prêts à tout donner, derrière les portes battantes en bois. J’en trouvais parfois, l’air torturé, qui étaient rejetés par la société, et qui finissaient pour la plupart drogués. 

Mais moi, ce n’est pas ce que mon romantisme naïf et exacerbé réclamaient. 

J’ai cherché, cherché, et ne trouvais quasiment jamais… Je cherchais ce qu’on me refusait.  A force de chercher, d’hésiter, d’avoir de faux espoirs en croyant déceler sur cette photo de deux jeunes acteur à mèche une histoire d’amour, et finalement pas… J’ai cultivé cette indécision chronique, cette incapacité à faire un choix.

Alors aujourd’hui, les choses ont un peu évolué, Thomas et Nicolas se sont embrassés dans le port de Marseille, Simon a trouvé l’amour au lycée, Oliver et Elio se sont embrassés, le temps d’un été… Moi -même je suis à côté de ce garçon que j’aime…

Mais, pour un garçon qui aime les garçons, il faut encore passer beaucoup trop de temps à chercher le garçon,  pour se projeter, sur l’écran, s’imaginer être avec ce gobelet de café à la main malencontreusement renversé sur son ancien amour du lycée croisé dans la rue. Ils se regardent, ils se sourient, tout simplement. L’un prend l’autre par la main et lui dit : ça te dit d’aller au cinéma ? Oui ? Tu sais ce que tu veux regarder ? Oui, je sais !

(Que nos vies aient l’air d’un film parfait…)

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