Je suis Stéphanie D.*

*Une mini chronique « hors série » écrite vendredi au Spotlight de Lille sur un coin de table…

Maxime D. avait lancé un signe de ralliement, celui qui nous invitait les copains et moi, à nous retrouver sur la dernière rangée du bus non climatisé.

C’était l’été de mes 16 ans, à Porthsmouth. Celui où plutôt que d’assister sagement aux cours d’été, nous nous retrouvions avec des Benson mentholées à écouter sur des K7 audio mal mixées des jeunes groupes anglais.

Pendant que nos parents nous rêvaient en élèves cravatés et uniformisés, nous trainions avec des polos un peu délavés, vieilles Stan Smith aux pieds.

Nous visions mal des cibles, fléchettes dans une main, bière légèrement éventée dans l’autre.

Et au milieu de ce groupe, il y avait Stéphanie D.

Stéphanie D. Celle qui était toujours à l’heure, qui apprenaient ses leçons par coeur et qui levaient les yeux au ciel dès qu’elle entendait nos rires moqueurs.

Tout l’été, elle avait pris des photos bien cadrées de tous les monuments visités en anglais. Nous répétant que son père était photographe et qu’elle aimait au retour de ses voyages lui transmettre ses pellicules pleines de souvenirs.

La perfection de Stéphanie D. nous agaçait. Elle nous renvoyait à notre propre condition de garçons, insouciants et inconscients de leurs privilèges.

Alors à la fin de l’été, à l’arrière du bus, assis sur des fauteuils marron-orangés, nous lui avons emprunté son Olympus noir. Maxime D. a épuisé les dernières poses de sa pellicule ISO 400, 5 clics, pour immortaliser, en gros plan, nos parties arrières dévoilées, certainement floutées, caleçons baissés.

Nous avons ri bêtement, en lui tendant l’appareil imaginant nos parties se dévoiler devant le regard médusé de son père dans l’intimité d’une chambre noire.

Quelques années plus tard, ce 21 août 2020, je suis assis à l’entrée du Comedy Club où je dois jouer. J’écris sagement des textes pas vraiment marrants, et surtout j’entends les rires des autres humoristes. Les garçons cool qui profitent de cette fin d’été pour s’amuser et se photographier autour du billard.

Moi, sagement installé à côté en train de griffonner des mots au crayon.

Je n’ai plus une haleine fumée et mentholée, j’ai toujours les même stan smith aux pieds, mon polo n’est désormais plus délavé, et je prends conscience que je suis devenu Stéphanie D.

Celui qui en coulisses ne sait pas se lâcher, qui arrive toujours trop en avance pour apprendre ses sketchs par coeur, qui essaie de prendre des photos bien cadrées…

Les fauteuils du fonds du bus ont été remplacés par la dernière rangée du théâtre. A la place de l’Olympus, un téléphone emprunté à la volée par David V et Julien B. Avec immédiateté, je découvre dedans des selfies amusés, pour témoigner de ces jolis moments d’avant scène dont ils savent profiter.

Mais, quelques heures après, après les rires et les applaudissements. sans se moquer, David V. et Julien B. m’ont tapé dans la main pour dire : t’inquiète, c’était bien !

Cette fin d’été 2020, je me rends compte que je suis certes devenu Stéphanie D.* un peu trop sérieux, parfois ennuyeux, mais passionné, et qui n’a pas éteint son âme d’adolescent anglais.

*Désolé

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