Dans nos classeurs de lycée

Récemment, j’ai réalisé que mon compte instagram était à l’image de cet agenda du lycée. Celui que j’enviais. Celui de celles et ceux qui se les échangeaient, s’écrivaient des mots, souvent très colorés, en rose, bleu turquoise ou violets. 

Ces mots parfois recouverts de blanc pâteux, agrémentés de coeurs et de bites mal dessinés, de photos de Brandon ou Brenda, découpées dans des programmes télé. Des carnets remplis de petits mots, de déclarations d’amitiés, souvent éphémères, sur des pages parfois même parfumées à l’eau jeune vanillée ou ambrée.

Au lycée, le mien était un clairefontaine, noirci proprement, sans rature, au crayon bic 4 couleurs. Les quelques pages manquantes avaient été découpées de manière appliquée, à la règle. Comme un témoignage d’une personnalité qui ne voulait ni déborder, ni se faire remarquer. Un agenda sans parfum, ni sentiment affiché.

J’ai grandi, j’ai vieilli, j’ai laissé mes agendas dans des cartons, derrière moi… J’ai pensé que j’avais réglé mes comptes avec tout cela. Et sans crier gare, comme le retour de Beverly Hills, instagram est arrivé. J’y suis allé, j’y ai vu ces mêmes mots partagés, ces couleurs parfois bariolées, ces amitiés parfois trop affichées. J’ai succombé. 

J’ai même osé y enregistrer pour la première fois ma voix. Celle qu’on entend peu dans la vraie vie. Cette voix que je n’assumais pas, tant elle me semble trop posée et surjouée. Celle qui donne une intention dramatique à tout ce que je peux dire au quotidien. Celle dont le souffle semble parfois venir d’un abus de cocktails sophistiqués dans des bars enfumés, à l’expiration teintée d’une exaltation sensuelle*. 

(*alors qu’elle vient tout simplement de mon asthme et, à la rigueur, d’un abus de miel dans ma tisane nuit calme)

Lorsque, ce jour précis, j’ai dit tout haut dans ce café, à ce garçon là devant moi :  

Tu sais, j’aime tremper ma madeleine dans mon thé …

Cette voix a tout de suite apporté une teinte érotisée, provoquant une situation malaisante face à un garçon terrorisé et un gâteau qui par sa mollesse, était devenu lubrique et écoeurant instantanément.

(*Alors que je peux vous l’assurer, il n’y avait aucun second degré. 

En vrai, j’aime simplement juste tremper ma madeleine dans mon thé… )

Si je posais là, maintenant, sur instagram, cette même phrase, avec cette même voix, sur une petite musique accompagnée d’une ambiance scénarisée, cela donnerait l’impression d’amorcer un récit proustien.

Instagram m’a en fait permis de donner le change à ce que je dis, à ce que je suis, dans la vraie vie.

Ce garçon, aux silences répétés en société, à l’incapacité d’exprimer publiquement et parfois même intimement ses sentiments. Ce garçon qui depuis des années aime afficher, dans un intérieur qui semble naturellement filtré, des vinyls de groupes indés… alors qu’en solitaire ce garçon aime chanter des mots de Jenifer.

Ce garçon qui a l’image d’un Niels Schneider, a provoqué parfois des amours imaginaires, sans oser y succomber, celui qui préfère la plage, les rayons verts*.

(*ce garçon qui assume cependant ses clins d’oeils delermiens appuyés)

Ce garçon dont la vie n’avait pas débordé d’un millimètre des pages Clairefontaine quadrillées… Jusqu’à cette dernière année, au cours de laquelle, sur ce mur, j’y ai épinglé pêle-mêle mes photos de films préférés, mes textes sous-couverts de dérision, parfois écrits vraiment au 1er degré… 

Et petit à petit, je me suis laissé déborder par l’envie d’y croire, de succomber à mes émotions. Emotions provoquées par des mots, des rencontres qui se profilaient. J’avais là, d’un coup, les amitiés fantasmées et vanillées du lycée qui frappaient à ma porte, ou plutôt en messages privés. J’ai reçues des invitations, et galvanisé, j’ai accepté.

Jeudi, quand ce photographe , m’a dit qu’il me verrait bien sur un shooting mode sophistiqué… Je ne l’ai pas contredit, j’ai fait comme si j’y croyais*…

(*alors que je le sais que j’ai l’audace stylistique de la collection Cyrillus de 1998)

Vendredi, quand ce programmateur d’une scène musicale m’a dit qu’il m’invitait à venir chanter sur sa scène… Je ne l’ai pas contredit lui aussi, et j’ai encore fait comme si j’y croyais*…

(*alors que déjà seul au micro, on entend régulièrement plus fort que moi la personne qui dans la salle me crie « on entend pas »!)

Samedi, quand je me suis retrouvé face à ce garçon dans un décor digne d’une photo de Stephen Shore, j’ai crû que j’y arriverais…

Mais très vite j’ai compris, que malgré tout, je reste encore celui qui ne boit jamais un verre de trop, qui ne sait pas dire les mots à l’envers, qui aime parler en vers. Alors j’ai même pas dit qu’un jour j’aimerais être comme lui. Pas à danser les cheveux* mouillés sur du Britney. Non. Comme lui à vivre une vie débordant de la page quadrillée. 

(*cheveux dont le temps de vie semble désormais plus que limité)

Arès avoir été ému par ce garçon touchant et extravagant, je suis rentré sous la pluie. J’ai allumé mon autoradio. J’ai lancé ce titre de Jenifer, pour bien renforcer mon amour du 1er degré, pour un peu romancer ma vie et rêver de messages sur un vieux répondeur comme dans un film d’Eli Chouraqui. 

Dimanche, à minuit, je m’apprête à écrire sur mon agenda 2020, ces paroles que j’apprécie désormais ouvertement au premier degré :

Donnez moi le temps

D’apprendre ce qu’il faut t’apprendre

Jenifer

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