Les nouveaux romantiques

A l’origine de l’incompréhension de cette relation épistolaire : un horoscope lunaire et trois points de suspension… Ces trois points que j’ai laissés à la fin de tous les messages envoyés à ce garçon. 

Celui avec qui j’ai commencé à discuter quelques jours auparavant grâce à la magie des réseaux sociaux. Entre une story d’un petit chat trop mignon, et une pub pour un énième groupe folk indé filmé au ralenti, est apparu ce garçon là : celui qui comme moi raconte des histoires dans la vie*.

(*mais en plus drôle et devant vraiment un public)

(**Moi aussi, certes j’ai un public, mais qui entièrement réuni, tiendrait facilement dans la salle des fêtes de Roubaix.)

On a fait connaissance en message privé. On a parlé de Christophe Honoré, d’Antoine Doinel et de Vic Beretton. Et progressivement, la ligne d’intimité a été franchie. J’ai commencé à me confier. Je lui ai avoué des choses que je n’avais encore jamais dites à personne. 

Que par exemple, j’aime me motiver en écoutant « Jour 1 » de Louane en secret, que j’ai la manie de voir partout des signes dans la vie, et qu’en 2003 j’avais voté pour Patxi de la Star Academy 3. Il m’a alors appris que Patxi avait écrit ce titre de Louane. Il ne m’a pas vraiment avoué qu’il avait voté aussi pour lui. Mais sa connaissance approfondie de la carrière de Patxi a parlé pour lui : 

– ne dis rien, j’ai compris !

Un tel niveau d’intimité avait été franchi, j’ai été troublé. Et surtout, je me suis dit : mais c’est fou, c’est exactement comme dans « Vous avez un message », cette comédie romantique de 1999 où Meg Ryan* tient une relation épistolaire avec Tom Hanks.

(*avant que elle ait découvert la chirurgie et lui la COVID-19)

Dans ce film, Meg tient une adorable petite librairie à New York, Tom est un peu l’ancêtre d’Amazon et de Cultura réunis. Ils se détestent dans la vraie vie : Tom ruine le commerce de Meg en implantant une grande surface en face de sa boutique à elle. Mais sans le savoir, ils conversent en privé, après s’être rencontrés dans un groupe de discussion sur l’internet, celui du temps d’avant. 

Celui de l’époque « bénie » d’AOL et de Caramail. L’époque où l’on attendait qu’un modem se déclenche pour pouvoir consulter ses messages. Cette époque où la conversation ne se terminait pas au bout de deux messages en un envoi d’une photo intime d’une partie masculine. La technologie ne permettant à l’époque pas une telle instantanéité. L’envoi à l’instant t d’une telle photo aurait nécessité une logistique précise et organisée en 7 étapes méticuleuses :

Sortir un appareil photo numérique en ayant au préalable vérifié les piles. Prendre une photo en voyant le résultat en miniature sur un écran deux pouces. Insérer une carte mémoire dans une tour PC. Attendre le chargement. Attendre que les 20 photos prises apparaissant de manière saccadée au ralenti. Retourner sur le groupe de discussion pour choisir la plus « flatteuse ». Cliquer sur envoyer la photo. Attendre 20 minutes que la photo 50 kilos octets, pixellisée, soit enfin envoyée à une personne qui avait au final quitté la conversation.

Alors sans aucune intention érotisée affichée, Tom et Meg, tous les deux en couple, s’envoient des messages teintés de naïveté qu’ils pensent dénués de tout sous-entendu. 

(*même si le fait de rêver de bouquet de crayons fraichement taillés… Je dis ça…)

A la fin, du film, spoiler alerte : elle est au chômage, il est rentier, ils n’ont rien à faire de la journée, ils boivent des cafés , ils se disent des phrases intenses : C’est vous ? Oui, c’est moi ! Et ils finissent par s’embrasser à côté d’un labrador. C’est trop émouvant.

J’ai repensé à ce film, je me suis dit c’est ça : Meg, c’est moi, Tom, c’est lui. J’ai paniqué. J’ai voulu le revoir, pour me rendre à l’évidence. Je ne l’ai pas trouvé en replay. J’ai du fouiller dans une pile de DVD, pour me rappeler ensuite que je n’avais plus de lecteur DVD. Impossible de le voir. J’ai pris cela comme un signe, le signe, que je m’étais surtout fait un film dans ma tête et que j’avais sur-interprété la situation.

J’ai alors ouvert mon numéro de Elle hebdomadaire. Et c’est précisément à ce moment que tout à dérapé. Ce vendredi 9 octobre, à 12h36, j’ai découvert mon horoscope lunaire :

Sagittaire : Les aspects contradictoires de Vénus et Neptune vous invitent à éviter les zones de flou dans le domaine sentimental. L’idée sera de clarifier un non-dit et de redoubler de diplomatie pour trouver à la fois le meilleur angle pour échanger et le moment propice pour faire le point*.

(*Horoscope Lunaire de Jean-Yves Espié du 9 au 15 octobre**)

(** je l’ai conservé si vous voulez savoir ce qui vous est arrivé cette semaine là)

Et là j’ai paniqué ! C’était devenu évident. Nos messages n’étaient pas innocents. J’étais allé trop loin. J’avais franchi la ligne. J’allais devoir m’excuser auprès de lui. Clarifier ces non-dits. Tout avouer à mon chéri, qui, c’est certain, allait me quitter après avoir découvert tous ces messages cachés  :

– comment as-tu pu lui confier ces choses que tu ne m’avais jamais dites ! comment veux-tu que je réagisse, en découvrant que je vis depuis 18 ans avec toi dans le mensonge ! Tu m’avais assuré que tu avais voté comme moi, Michal, à la demi-finale garçon de la Star Academy. PATXI ! Regarde-moi bien, maintenant : c’est fini !

J’ai pris une bouffée de ventoline, et une tisane nuit calme.

(*oui, une tisane, à 12h37… je sais, c’était mon instant requiem for a dream)

J’ai immédiatement appelé une amie pour tout lui raconter. Je lui ai montré ces messages, et elle a confirmé que tout était de ma faute, enfin surtout de la faute des trois points de suspension. Ceux que je laisse toujours à la fin de TOUS mes messages. Ces trois points dont j’use et abuse pensant que cela apporte une convivialité, et laisse la place à l’autre de s’exprimer.

Alors que non, selon elle, les points de suspension traduisent : 

– soit une démarche passive-agressive*. 

(*comme le sourire crispé de l’épicier en tablier, équitable et écoresponsable,

 quand je lui ai demandé où se trouvait le Nutella**)

(**non monsieur, on ne fait pas de Nutella ici, mais de la pâte à tartiner aux fèves de tonka…)

– soit la traduction d’une incapacité à clore une discussion, d’assumer un choix, ou de mettre son interlocuteur dans l’incompréhension complète de l’intention.

(*tu veux aller au cinéma… VS tu veux aller au cinéma ?)

J’ai plaidé coupable. Pour ma défense, j’ai d’abord essayé de faire passer cela pour une incompréhension complète des codes sociaux actuels : 

– Tu sais, j’ai toujours eu le sentiment de ne pas être né à la bonne époque ! 

J’aime me persuader que j’ai toutes les caractéristiques d’un personnage de la littérature victorienne. Un homme au lourd passé, à l’image d’un M. Rochester pour Jane Eyre, qui a du mal à s’exprimer, en raison de tourments internes, intenses et passionnés…

(Alors qu’en soit, avec ma déficience respiratoire, enfin mon asthme, je le sais que dans un roman victorien, je ne serais pas le héros sombre et ténébreux. Je serais le petit frère du héros, le garçon célibataire et fragile, celui assis sur un fauteuil de velours, le plaid sur ces jambes anémiées, regardant au travers d’une fenêtre embuée, très mature pour son âge et qui prodigue ses conseils amoureux parce que lui sait ! Alors qu’il ne sait rien et qu’il va décéder à 18 ans d’une pneumonie.) 

Elle m’a alors rappelé que je fantasmais une époque où le déodorant n’existait pas, que je panique à la moindre suspicion d’effluve corporelle mal maitrisée, que je devais surtout fantasmer les intentions d’un garçon qui avait certainement quelque chose de plus excitant à faire de sa vie que d’attendre les messages d’un humoriste à peine émergeant et que mon comportement était typiquement ce qu’on reproche depuis la nuit des temps aux garçons perpétuellement immatures comme moi ! 

A ce moment je lui ai indiqué que c’est elle qui dégageait une certaine agressivité. On s’est calmés, on s’est réconciliés en se mettant d’accord sur la victoire méritée d’Elodie Frégé à la star academy. On a repris le fil de la conversation. 

– Quand même, je sais qu’il ne faut pas voir des signes partout, mais tu sais que même mon horoscope lunaire me dis que…

– Attends Louis-Arthur : tu le sais que ton signe lunaire, n’est pas forcément le même que ton signe solaire 

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que ce n’est pas parce que tu es sagittaire en solaire, que tu les en lunaire… 

Ce vendredi 9 octobre, à 13h36, en attendant qu’elle calcule mon signe lunaire, j’ai parcouru la story de ce garçon. J’ai découvert qu’il avait effectivement mieux à faire, qu’il était au bord de la mer, avec son amoureux.

Et moi, à Roubaix, j’ai vérifié : je ne suis pas sagittaire mais Taureau en lunaire. Je me laisse trop influencer par mars et jupiter, et dois tourner la page d’une relation pour repartir sur des meilleures bases.

Alors, j’ai rouvert mon échange épistolaire, pour écrire un message, simple, positif et limpide. Un message qui allait mettre les choses au clair, clarifier mes intentions. 

Le message d’un garçon qui a décidé de ne plus avoir le quotient émotionnel d’un adolescent, qui est en couple, et qui se doit d’être respectueux. Le message d’un homme qui n’est pas M. Rochester, mystérieux et lunaire, mais un homme de 2020, qui a compris. Un message qu’on se doit d’avoir quand on veut reposer des bonnes bases, pour une amitié sans suspension, sans sous-entendu :

« Coucou, J’espère que tu vas bien…L’automne, n’est-ce pas magique ? Ça me donne envie de t’envoyer un bouquet de crayons fraichement taillés…A bientôt j’espère, bisous… »

On s’écrit téléphonique

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