DES ATTRACTIONS DÉSASTRES (Partie 1/2)

Je ne sais pas si je l’ai hérité de mon père ou de ma mère. Je ne sais d’ailleurs même pas si cela se transmet de génération en génération. Ce que je sais, c’est que l’apparition des premiers symptômes remonte à l’été de mes 17 ans, sur la plage de Saint Jean de Luz.

LA PREMIERE FOIS. Je portais un caleçon de bain bleu marine un peu trop grand, et ce polo jaune Lacoste délavé.

Après plusieurs échanges sur la plage, on s’était donné rendez-vous sur la promenade. On avait le même âge. Il passait l’été avec ses parents dans un camping à l’extérieur.

On a parlé orientation scolaire. Il préparait son entrée en économie, moi en terminale littéraire. J’ai dit que j’étais content d’être avec lui. Il a répondu en riant : « lorsque je suis content, je vomis ». J’ai pas compris.

J’ai voulu l’impressionner en parlant de la cristallisation des sentiments. Il m’a répondu qu’il soutenait plutôt le foot allemand.

On a préféré se taire et commander un panaché. Il a posé sa main tremblante sur la mienne, le haut-parleur diffusait en grésillant « Il suffira d’un signe » de Jean-Jacques Goldman. On s’est regardés, on savait que c’était là, maintenant : on devait y aller.

Il a pris son VTT, moi mon vélo pliable orange. Il m’a invité au Camping de la Brise marine. J’ai dû justifier de mon identité à un étudiant en bermuda blanc. Intérieurement, j’étais persuadé que tout le monde savait ce que j’étais venu faire. En même temps que je traversais l’allée des hortensias, je sentais se poser sur moi des regards de jugement. Je vivais ma première « Walk of shame ».

J’avais envie de me justifier, d’expliquer que la bosse de mon bermuda était causée par mon inhalateur de Ventonline. Mais j’ai baissé la tête honteusement.

Il m’a ouvert la porte du Mobil home. Une odeur citronnée de tue moustique se mélangeait à une odeur de gaz qui semblait s’échapper d’un réchaud bleu. Un canapé d’angles aux motifs fleuris entourait une table en bois. Il m’a indiqué que la porte des toilettes était cassée. On est rentrés dans son espace chambre. Il a tiré des doubles rideaux épais pour couvrir les voilages blancs brodés. Il a déroulé un duvet aux motifs fleuris. Il m’a souri. Je lui ai demandé si son envie de vomir lui était passée. Il a eu l’air surpris. Il a compris que je n’avais pas saisi.

J’ai fermé les yeux pour savourer ce premier baiser. J’ai alors senti comme un souffle saccadé se poser sur moi. Je ne comprenais pas d’où il venait. J’ai rouvert les yeux et là, je l’ai vu au-dessus de moi : ce ventilateur en bois, tournant sans s’arrêter.

J’ai essayé de ne pas y prêter attention, de regarder dans une autre direction. A ma droite : un tableau en laine représentant un clown blanc. A ma gauche : un thermomètre  en plastique jauni.

Je lui ai demandé si ce ventilateur était bien fixé au plafonnier. Il m’a répondu « oui » et m’a embrassé de nouveau. J’ai refermé les yeux. Je me sentais comme observé. Je lui ai demandé s’il était sûr qu’on était seuls. J’ai cru apercevoir un instant une ombre derrière le rideau. J’ai paniqué, j’ai dit que je n’avais plus envie, que je ne voulais pas finir égorgé soit par un ventilateur, soit par le tueur du Camping de la Brise marine. J’ai pris une bouffée de Ventoline. J’ai fui.

En rentrant chez moi, je me suis dit que c’était trop tôt pour moi. Que je n’étais pas encore prêt. Je ne pouvais pas me douter que ça allait se reproduire de nouveau. Je ne savais pas que c’était quelque chose de plus profond.

LA DEUXIEME FOIS. C’était juste après, à la rentrée scolaire de ma terminale littéraire. J’avais succombé à la prétendue conception visionnaire de la mode par mon père. Un t-shirt oversize entourant des bras de 15 millimètres d’épaisseurs, surplombant un jean taille haute, taille elle-même entourée par une banane de laquelle dépassait ma ventoline. Je ressemblais à une version adolescente de Mac Lesggy en American Apparel, ou à un hobbit relooké par Decathlon.

Il m’a griffonné un mot sur une page quadrillée petit format :

J’ai la cassette vidéo à la maison , tu veux venir le regarder avec moi ?

On a d’abord fait comme si on trouvait passionnants ces deux anges parlant lentement en allemand dans une voiture en noir et blanc. Et finalement pas vraiment.

Alors on est allés dans sa chambre aux murs recouverts de papier peint datant de son enfance, papier désormais lui-même recouverts de posters du sol au plafond. Il a appuyé sur Play sur son poste CD.

J’ai un peu ri lorsqu’il s’est mis à chanter « Savoir aimer » en me regardant d’un air concentré. J’ai beaucoup moins ri quand j’ai compris qu’il me chantait vraiment du Florent Pagny, au premier degré.

On s’est alors allongés sur sa couette recouverte de drapeaux américains. Il s’était parfumé au « Caractère » de Daniel Hechter. J’ai fermé les yeux pour essayer de me concentrer. Mais je sentais comme des regards posés sur moi.

J’ai rouvert les yeux. Mylène Farmer était déformée par la pliure du poster découpé dans un magazine Hit Machine. Ophélie Winter, avec une coupe de cheveux effilée, était assise sur une pierre. Madonna faisait une prière. C’était comme si toutes les femmes de sa vie, étaient là, devant moi réunies. Réunies pour me regarder vivre ma première fois. C’était aussi gênant que d’être surpris par sa propre mère une main dans le caleçon.

« N’y pense pas, n’y pense pas, n’y pense pas »

J’ai eu besoin de prendre ma respiration. Je me suis relevé et lui ai dit que j’avais besoin d’un verre d’eau. Il est allé le chercher. En revenant dans la chambre, il a de nouveau appuyé sur play. En adoptant son air très concentré, il a chanté :

« Louis Arthur, dépêche-toi, on vit

On ne meurt qu’une fois…

Et on n’a pas le temps de rien,

Que c’est déjà la fin mais… »

Pendant qu’il détournait et massacrait d’une voix mal assurée ce titre larmoyant de Pascal Obispo, je tournais la tête dans tous les sens.

A ma droite : un bureau en bois contreplaqué, mal fixé, sur lequel était posé un range CD cassé. A ma gauche : une lampe halogène sur pied noir et doré. Au sol : une peluche géante d’un ours portant une cravate.

Les symptômes étaient de nouveau là, crise d’angoisse, panique, paranoïa, le sentiment qu’un clône maléfique de Mylène Farmer allait venir me crucifier sur la moquette bleu délavée tout en chantant d’une voix haut perchée. J’ai rattaché ma banane autour de ma taille, et j’ai fui.

Comme Sidney après Scream 1 et 2, j’ai essayé d’oublier, de reprendre le cours normal de ma vie d’adolescent. C’est lors de ma première année universitaire qu’est apparue la troisième et dernière crise…. Et j’allais enfin comprendre.

A SUIVRE

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