Des attractions désastres (Partie 2/2)

LA TROISIEME FOIS. Mon style était désormais affirmé. Je portais toujours mon polo jaune Lacoste un peu passé, sous un petit blouson de daim, Stan Smith aux pieds. Je m’imaginais dégager un air d’étudiant au look à la fois rock et preppy (alors qu’en vrai je vais avoir l’air aussi rock et sauvage que Vianney).

Je l’avais rencontré au comptoir du bar de la MJC. J’étais venu assister au concert d’un groupe de rock formé par mon meilleur ami. Il portait une chemise à carreaux sous un perfecto. Je me suis dit qu’il fallait que je commande une boisson qui renforcerait mon image rock et sauvage. J’ai pris un Monaco.

Entre une reprise déformée de Nirvana et un titre honteusement emprunté à Creep de Radiohead, il s’est approché. On s’est posés des questions en hurlant dans nos oreilles. Je n’étais jamais vraiment sûr de ce qu’il me demandait. Mais par sécurité, je répondais toujours oui. A la fin, j’ai pas réussi à applaudir avec mon verre dans la main, mais j’ai quand même hurlé : c’était bien !

On a fini par partager un croque-monsieur mal réchauffé sur un comptoir en formica. Pendant que j’essayais désespérément de coupe une tranche de pain de mie ramollie avec un couteau en plastique, il m’a dit : j’ai la dernière saison Friends en DVD, ça te dit ?

On est montés dans sa twingo noire, pour rejoindre la cité universitaire de Nanterre. Une odeur de tabac froid se mélangeait à celle de pomme verte synthétique, émanant d’un désodorisant en forme de sapin. Il s’est garé sur un parking mal éclairé, j’ai eu des flashs du film « Souviens-toi l’été dernier ».

On est rentrés dans sa chambre de 12m². Le mur était recouvert de toile de verre aux motifs géométriques, couleur blanc passé ou cassé, je n’arrivais pas à trancher.

Au sol, une pile de linge sale débordait d’une corbeille en plastique. Face à moi, une vitrine dans laquelle se trouvaient des figurines de mangas japonais et des verres à bière qui n’avaient à priori jamais été nettoyés. Sur le mur, des posters de Buffy contre les Vampires, de X-Files et Smallvilletrahissaient sa passion pour la trilogie du samedi.

Il a lancé la B.O. de Pulp Fiction et déposé un torchon par-dessus une lampe de chevet pour une ambiance tamisée. Je n’arrivais pas à me concentrer. J’imaginais un départ de feu, un incendie meurtrier, qui finirait en légende urbaine. De moi ne resterait qu’un corps brûlé à côté d’un échantillon de polo jaune délavé.

J’ai une fois de plus pris la fuite. Mais cette fois, je suis allé directement en parler à mes parents. J’avais établi une belle relation de confiance avec eux. Ils allaient certainement pouvoir m’aiguiller. Ils sont restés bouche bée. Ma mère m’a pris un rendez-vous avec ce jeune psychologue dont elle avait entendu parler.

LE VERDICT. Il portait des lunettes à la monture noire épaisse, un pull en cachemire au col rond bleu foncé, une mècue qui semblait naturellement brushée. Il dégageait un flegme anglais qui m’a tout de suite attiré.

J’étais allongé sur une élégante banquette en velours vert foncé. Lui était assis sur un fauteuil. LE fauteuil que je voyais dans tous les magazines de décoration de mes parents. Celui dessiné par Charles et Ray Eames au cuir noir un peu écaillé.

Je lui ai tout raconté. J’avais l’impression de flotter comme Isabelle Adjani dans le clip de Pull Marine. Je me sentais gêné de dévoiler des secrets qui me paraissaient si intimes. (Alors qu’au fond, au niveau transgression, ça ressemblait plus à un album de Martine).

Une pause, un souffle, puis son verdict est tombé :

– Il me semble évident que vous souffrez de décophobie !

– De décophobie ? Mais qu’est-ce que c’est ?

– C’est une pathologie qui se traduit par une intolérance aux vilaines décorations d’intérieur. Une vilaine décoration d’intérieur influe sur votre désir, ça vous bloque tout !

– Mais c’est ridicule !

– Pas du tout. C’est très courant chez des personnes qui comme vous ont été élevées dans un milieu beaucoup trop protégé, focalisé sur l’apparence, par des parents qui vouent un culte à la décoration d’intérieur.

Je me suis relevé, comme un signe de protestation : objection !

J’ai défendu mon point de vue, celui d’un garçon qui pense plutôt avoir besoin de temps, de sentiment. Un garçon qui refuse l’image dans laquelle on enferme le désir masculin. Celle qu’on représente dans les films. Ces garçons qui donnent toujours l’impression d’être prêts à tout moment à se laisser aller, y compris dans des conditions hygiéniques ou climatiques pas franchement propices.

Tout en prononçant fièrement ma plaidoirie, j’ai quand même commencé à remarquer que les couleurs de son bureau étaient parfaitement assorties à celles de ses yeux. Je ressentais vraiment une agréable sensation avec cette bougie à l’effluve boisé, associé à des notes de cuir poudrées. J’ai également failli m’interrompre pour le féliciter d’avoir choisi cette reproduction de David Hockney.

Une fois mon argumentaire terminé, il m’a regardé d’un air un peu suffisant, à la fois énervant et attirant. Il me rappelait Hugh Grant dans « Quatre mariages et un enterrement ».

– Très bien a-t-il repris. On va faire un exercice. Là, par exemple, Louis Arthur, je vous sens un peu troublé.

– C’est faux, dis-je tout en inhalant une bouffée de Ventoline.

– Ne mentez pas, je le vois.

– Peut-être. Un peu.

– Si je m’approchais de vous, maintenant, ne vous sentiriez-vous pas prêt à vous laisser aller à votre désir ? Que me répondriez-vous ?

J’avais envie de lui dire que d’une part c’était une méthode qui ne me semblait pas très éthique. Que d’autre part, cela ressemblait à un scénario légèrement ringard d’érotisme chic.

Mais j’étais malgré tout tenté d’accepter. En plus j’avais vérifié, mon déodorant ne m’avait pas lâché.

J’ai osé, j’ai répondu que oui, j’étais effectivement troublé Je me sentais prêt

Il s’est approché, et d’un ton à la Christian Grey m’a demandé :

– Dis-moi ce que tu aimes !

– Comment ça ? Et ça y est, on se tutoie ?

– Tu aimes quoi ? Que voudrais-tu que je te fasse ?

– Je ne comprends pas bien, je dois remplir un questionnaire, comme ceux qu’on remplissait à la rentrée scolaire ? Je ne sais pas ce que j’aime en fait, ce que je voudrais là maintenant, je ne sais pas Pourquoi doit-on forcément mettre des mots sur ce qu’on veut, sur ce qu’on ressent ? Retour d’une crise de panique J’ai pour la quatrième fois pris la fuite.

C’est ce jour précis, qu’en plus d’être décophobique, j’ai compris que j’étais atteint d’indécision chronique.

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