TOUT DOUCEMENT

Le discours que j’avais prévu mentalement pour la remise de mon Molière du one man show de l’année présentait un juste équilibre d’humour et d’émotion.

Avec une voix que j’avais du mal à maitriser, tant les larmes commençaient à monter, j’expliquais que tout avait commencé en 2020, quand j’avais pris la décision la plus raisonnée : celle de tout quitter professionnellement pour me lancer dans l’humour, de plonger dans le grand bain de ma nouvelle vie. Ça semblait tellement évident qu’avec 8 mois d’expérience scénique en scènes ouvertes gratuites, 123 abonnés, et des représentations à guichets presque, pas, du tout, fermés dans des salles de 43 places :

le public, le succès, la France n’attendaient que moi.

Je ne tombais à aucun moment du côté du discours en mode « développement personnel » grâce à quelques touches d’auto-dérision et de second degré savamment placées.

Il y a bien évidemment eu une citation d’un artiste que personne ne connaissait. Mais à la fin c’était évident, tout le monde allait pleurer pendant que je regagnerais mon siège, dans mon costume dessiné par Alexandre Mattiusi* exprès pour l’occasion.

(*notre amitié étant née ces derniers mois, lors de notre rencontre sur le plateau de Quotidien)

(Une telle évidence et complicité artistique étaient apparues entre lui et moi)

Je me serais assis de nouveau à côté de Leila Bekhti. Elle m’aurait souri. Moi aussi. Fin.

Mais ça c’était avant de découvrir que l’école de la vie 2020 allait transformer mon grand bain en pédiluve. Et que je finirais à faire mon discours en t-shirt blanc et jean usé tout seul dans mon salon à Roubaix.

J’ai toujours un peu de mal à expliquer pourquoi je me suis si tardivement lancé sur la scène. Je pourrais me cacher derrière une certaine pudeur et timidité, alors qu’en vrai c’est dû à mon retard moteur. Je suis quelqu’un de lent. Je prends conscience des choses toujours très longtemps après tout le monde.

(J’ai notamment découvert à 25 ans que les départements étaient classés par ordre alphabétique)

D’ailleurs « Lent mais sérieux », c’est l’appréciation, que Monsieur Leonard, mon professeur de sport, au collège, avait inscrit sur mon bulletin de classe, au premier trimestre de 3ème.

C’est une description assez fidèle de ce que j’étais et reste aujourd’hui. Je me revois lors de mon premier cours de sport dans le gymnase : bras de 15 millimètres d’épaisseur, dans un t-shirt Waikiki beaucoup trop grand, un short, beaucoup trop large, converses au pied, les baskets les moins adaptées pour le sport.

En me voyant sortir ainsi des vestiaires, Monsieur Leonard et mes camarades avaient décidé d’un commun accord : que le concept de sport et moi, ça ne semblait pas raccord.

Rassurez-vous, je n’étais pas celui qu’on appelait en dernier lors de la constitution des équipes de hand ou de volley. Lors du premier cours, j’ai même essayé de rattraper ce ballon qui m’était destiné.

Je n’ai pas senti en moi monter la moindre pulsion de Jeanne Hazuki. Pris de panique, j’ai reculé, trébuché et atterri sur une masse pâteuse et visqueuse, qui ressemblait à un millefeuille de tapis bleus, s’effritant comme une pâte feuilletée, collés les uns aux autres par un mélange de transpiration macérée.

Après cela, on ne m’a plus jamais appelé. J’ai donc passé des trimestres entiers tranquillement installé à bouquiner sur des gradins. J’ai été protégé de ce qui s’apparentait au loin à un espace de torture pour adolescents.

Il y avait celles et ceux qui étaient assurés, qui parlaient fort, qui portaient fièrement leurs hauts de survêtements oversize, satinés, aux manches roses vertes et violettes. Et il y avait les autres. Celles et ceux à qui on ne laissait ni le temps, ni la place, dont on se moquait.

Je ne sais pas comment m’expliquer que toutes les années qui ont suivi, je suis passé entre les nombreuses balles de volley. J’ai l’impression d’avoir un peu été mis de côté de comme Will dans « Stranger Things », sauf que le monde parallèle dans lequel j’ai été plongé avait été préalablement filtré.

Et un soir, je suis rentré pour la première fois dans un bar où était organisée une soirée « Comedy ». J’ai vu se rejouer la même scène que sur ce terrain de volley. Cette fois, celles et ceux qui parlaient fort passaient en dernier. Les autres étaient autorisés à passer en premier mais leur parole était écourtée.

J’ai eu comme un déclic, je me suis rappelé qu’au départ, moi aussi, je fais partie de ceux qu’on appelait en dernier. J’ai juste eu la chance d’avoir été oublié. Il ne m’était pas possible de ne pas rejoindre mon équipe, peu importe la force des balles de volleys qui allaient être envoyées.

Ma timidité a repris le pas. Je me suis dit que je ne pouvais pas monter sur scène : trop vieux, trop pudique, trop coincé.

J’ai pris la décision d’écrire un article engagé, pour dénoncer l’absence de parité sur cette scène, le manque d’inclusion, ou de visibilité LGBT. En pleine nuit, je m’y suis mis. J’ai écrit un texte que mentalement j’imaginais virulent et révolté.

Au réveil, j’ai relu ce texte qui ressemblait moins à un pamphlet qu’à un exposé de 3èmeB, naïf et gênant, mais au final assez marrant.

Alors que je pensais avoir écrit un discours qu’Harvey Milk aurait pu prononcer, je me retrouvais avec texte aussi virulent qu’une plaidoirie de Elle Woods dans « La Revanche d’une blonde* ».

(*Objection !)

Mais cette fois, je n’ai pas laissé tombé, je ne suis pas retourné sur les gradins. J’ai rejoint l’équipe de celles et ceux qui avaient récupéré les vestes satinées, roses, vertes et violettes de leurs parents. L’équipe de cette jeune génération qui a décidé de prendre les choses en main.

Certes, il y a eu au départ quelques interrogations. Il n’était pas évident de comprendre ce que je faisais là, à parler d’une voix beaucoup trop posée, avec des tenues d’un autre temps, en racontant des histoires surannées. Très vite, ces humoristes (beaucoup) plus jeunes que moi ont compris que j’avais envie d’être là, à leur côté, pour faire barrage à ses balles de volley qu’on continue d’envoyer. Parce que même sur des scènes d’humour aujourd’hui, il est parfois difficile de trouver sa place, quand on est une femme, un homme, lgbt, en questionnement. Il aurait été plus facile pour moi de me cacher derrière mes écrits mais :

« L’histoire de l’homme n’est pas à écrire, mais à vivre.

Et c’est justement cela qui fait la force de l’homme »

Vasco Varoujean

Alors quand dans quelques semaines, mois, nous serons en mesure de replonger dans le grand bain, je remettrai mon costume dessiné par Alexandre, mon AMI, et terminerai tout simplement en disant :

« Merci à vous, à toi, Leila, de m’avoir laisser entrer dans ta vie, et merci au jury, c’était déjà un honneur que d’avoir été nominé ».

Bonne soirée !

Tout doucement

Envie de changer d’atmosphère, d’altitude

Tout doucement

Besoin d’amour pour remplacer l’habitude

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