LA CONFUSION DES ÂGES ET DES SENTIMENTS

J’entre dans cette salle de concert bondée, pour voir ce groupe de rock indé, un jeudi soir, mon gobelet de bière à la main : j’ai l’air heureux. Je souris en étant fier de moi. Je me dis que malgré les années qui passent, à peine, je continue de sortir en semaine. 

J’avais tout de même un retroplannning interne, avec un objectif précis : être à 23h au lit. 

Cela supposait que l’heure affichée sur le billet soit celle du début du concert, qu’il n’y ait pas de première partie, et que je n’attende pas le rappel pour être dans les premiers aux vestiaires.

Rapidement, je comprends que l’objectif ne va pas être atteint. Il y a une première partie. Je ne peux pas manifester extérieurement l’agacement provoqué par cette attente indéterminée. En effet, tout le monde semble trouver normal de ne pas savoir quand le concert va débuter, tout en respirant des effluves caramélisées écoeurantes de cigarettes électroniques.

Je commence à regretter d’avoir pris trop tôt la première bière de la soirée. Alors que je le sais que je ne vais pas en prendre une autre. La bière des concerts ne me réussit jamais. Je regarde autour de moi, le concert sera debout, c’est confirmé. Je vais donc me retrouver toute la soirée, sur mes deux jambes, ma veste pesante nouée à mon tote bag, le vestiaire étant fermé. J’aurai à la main mon gobelet, collant, sans jamais pouvoir le poser. Ce même gobelet qui finira dans ma cuisine, parce que je n’aurai pas le courage de récupérer la consigne.

J’atterris dans mon lit à plus de minuit, avec ma tisane nuit calme, à espérer que ma veste va se défroisser, à culpabiliser, parce que le gobelet était sensé être ramené pour être réutilisé et qu’il va désormais jurer dans la déclinaison thématique de mes tasses en céramique. Cette soirée, c’était il y a pile un an, juste avant le confinement. Lorsque j’étais encore dans le déni. Je n’avais pas conscience que j’avais vieilli.

Certes, j’avais été un peu surpris, lorsque devant un énième replay, intérieurement, face à cet écran, je me suis dit : « Ross, Chandler, Rachel et Monica ont l’air désormais plus jeunes que moi ! ». Mais j’ai continué à faire comme si… J’ai même mis sur le dos de cette année confinée le fait que j’avais pour la première fois réussi à maintenir une plante verte plus de 3 semaines en vie. 

Le bonheur des couchers à 22h, l’apaisement provoqué par le fait d’être devant la Grande librairie en direct à la télé, l’attente impatiente du lot de cassettes audios achetées à Jacky59 sur le bon coin, l’excitation hebdomadaire de découvrir les nouveautés déposées dans la Boite à livres de la rue d’à côté, les sachets de tisane préparés par mon épicier bio, les discussions sur la météo et la prochaine réunion du comité d’animation du quartier, avec Rosine, Jeanine et Marie-Anne*…

* je suis à deux doigts de m’inventer une filiation avec une personne âgée de l’epahd du quartier.

Leur club de lecture est super réputé.

Je me raccrochais aveuglément à tous ces petits riens qui attestaient ma prétendue jeunesse et mon immaturité adolescente permanente :

– ces emballages de pâtes systématiquement gardés,

(pour vérifier à chaque fois le temps de cuisson au cas où ça aurait changé depuis toutes ces années)

– ces courriers jamais décachetés et placés directement dans le tiroir du bas du bureau,

(tant qu’on a pas ouvert, on ne sait pas, tant qu’on ne sait pas, on peut plaider l’innocence)

– cette casquette récemment achetée.

(sans jamais s’avouer que c’est pour cacher une calvitie encore mal acceptée)

Le déni. Ce même déni qui me pousse régulièrement à scénariser ma vie au ralenti sur des vidéos en story, sur fonds de Simon and Garfunkel et de filtres effet sépia. Tout ça pour me donner l’impression de vivre la vie d’un réalisateur cool, indé et new yorkais. Mais un soir, dans mon salon, à Roubaix*, ce message est apparu : « Les amis, je vous présente Louis-Arthur. Il a vu la Star Academy 3 à la télé quand il était adulte. Il va pouvoir nous raconter »

* Roubaix, présenté comme le Brooklyn de Lille**

** spirale infernale du déni

Ce soir précis, où mon amie Céline m’a montré comment regarder sur Twitch le live n°4 animé par FlonFlon musique dans un salon numérique. Je me suis senti comme une personne âgée invitée à témoigner du passé pour un exposé devant les élèves de la 3ème B. Derrière tous ces messages, accueillants, bienveillants, je sentais bien que tous les participants avaient envie de me demander : en vrai, c’était comment ? 

J’ai senti tomber sur mes épaules le poids de la responsabilité. Celle de parler de mon fait de gloire : « oui, j’ai appelé un numéro surtaxé avec un téléphone à clavier pour sauver Patxi ». Est-ce que je regrette mon vote aujourd’hui ? Non, toujours pas. Mais c’est surtout ce soir là que j’avais compris que j’avais vieilli. Je voyais défiler ces messages où l’on présentait comme « vintage » des films que j’avais vus au ciné au moment de leur sortie.

Pendant des années je vénérais de manière quasi fanatique toutes celles et ceux qui avaient pu découvrir la Boum 2 en 1982 dans des cinémas aux fauteuils oranges et marrons datant des années 70. Et ce vendredi, à 20H10, j’étais passé de l’autre côté, et je ne pouvais que confirmer : oui, j’ai vraiment vu Titanic lors de sa sortie en 1998.

Je ne suis pas resté jusqu’à la fin du direct (et de toute façon, je savais qui allait être éliminé). J’ai rabattu mon écran. Je me suis préparé une tisane. Installé, sous mon plaid, j’entendais résonner les notes et paroles de cette chanson de Bright Days :

« This is the first day of my life, swear i was born in the doorway ».

A 21h10, ce vendredi, je prenais conscience de mon âge, en 2021, en pleine période de confusion des âges et des sentiments. Que l’on ait 20, 30, ou 50 ans, on est aujourd’hui dans la même incertitude, face à un lendemain incertain. J’ai réfléchi, et j’ai pris une décision, LA décision, celle d’assumer enfin mon âge, d’arrêter de vivre dans le déni et d’écarter l’idée d’acheter prochainement un jean taille haute. S’il fallait bien retenir une leçon du confinement, c’était d’arrêter de fuir l’idée que le temps passe et de vivre pleinement le temps présent.

J’ai été sorti de mes pensées par l’arrêt de la Face A du vinyle. Je me suis dit que si j’ajoutais une bougie à côté, avec un filtre un peu sépia, à côté de la platine, ça pourrait faire une story trop sympa. C’était évident pour moi, que la France entière, enfin son panel représentatif composé de 53 personnes, avait besoin de voir ce moment capturé pour l’éternité d’instagram. Pour appliquer ma résolution d’arrêter les futilités, j’ai ajouté une citation.

22H. Après avoir eu trois réactions à ma story, satisfait de mes profondes réflexions d’homme mûr et assumé, j’ai allumé la télé : la Boum 2, sur TMC. J’ai replongé. Paris, années 80, pulls sur les épaules, k-way noués, Vic, Philippe, assis, dans un concert devant un groupe indé, une fin de soirée, un baiser, dans une cabine téléphonique, sous la pluie. Entre la vraie vie et le déni, je pense avoir choisi…

This is the first day of my life

Swear I was born right in the doorway

I went out in the rain, suddenly everything changed

They’re spreading blankets on the beach

– BRIGHT EYES –

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s