UN JOUR PARFAIT

Je ne sais pas lequel de nous deux était le plus gêné par ce lourd silence qui régnait. Pourtant, dès son arrivée, j’avais essayé de le mettre à l’aise. Un café ? Un peu de musique ? Une visite de la maison pour voir mes derniers petits objets chinés ? Face à son absence de réaction, j’ai compris que Sasha, 3 ans et demi, et moi, on ne partageait pas du tout les mêmes goûts ni centres d’intérêts. 

Quelques jours auparavant, la maman de Sasha m’avait demandé comment s’organisaient mes journées en ce moment. J’avais répondu comme si j’étais interviewé pour « Une journée avec » du magazine Elle : débordé. J’expliquais à quel point je mettais à profit cette période pour me recentrer et retrouver l’essentiel. Levers au petit jour, déjeuners équilibrés, promenades en nature, siestes et lectures. Le tout ponctué de séances intenses de création artistique. #backtobasics. 

Elle m’a répondu : « parfait, tu ne fais donc rien, je te dépose Sasha mercredi prochain. Je n’avais personne pour le garder ». N’ayant aucun contre-argumentaire à présenter, j’ai dit : ok.

*Les 3 vidéos et l’unique chronique publiées depuis janvier ne plaidaient pas en faveur de ma soi-disant surproductivité artistique.

J’avoue que j’ai toujours été un peu circonspect face à toutes ces stories que je vois souvent défiler. Celles de mes amis qui ADORENT les moments passés avec leurs nièces et neveux, l’air trop heureux de donner des graines à des poules* dans des fermes pédagogiques. Ils s’affichent avec une sorte d’autosuffisance. La même que celle qu’ils dégagent quand ils postent ensuite des photos de leur soupe maison composée de légumes dont ils connaissent même le nom. 

*j’ai la phobie des poules. Une ligne à ajouter dans la liste de mes névroses ridicules et inexpliquées.

J’ai bien eu quelques occasions de cohabitation avec des enfants ces dernières années. Comme cette fois où j’avais emmené les filles d’un ami voir « Paddington 2 » au cinéma. Dans l’ensemble, ça s’était plutôt bien passé. Certes, en plein milieu de la séance, c’est moi qui avait dû être consolé tellement j’avais pleuré devant le passage où Paddington se retrouve emprisonné. 

Mais là, c’est la première fois que j’allais me retrouver en cohabitation directe avec un enfant, dans mon environnement, pour une journée complète. Outre ma méconnaissance totale du langage, du comportement, du sujet « enfant », J’étais franchement inquiet. Je contemplais les murs blancs de mon salon en étant hanté par les traces de doigts imbibés de pâte à tartiner bio collés sur mes magazines par le neveu de mon amoureux l’été dernier. Comment allais-je l’occuper ? Ma déco allait-elle résister à cette journée ?

Mon amie m’a rassuré : «  Ne t’inquiète pas, Sasha et toi vous avez plein de points communs, tu verras. Il est très timide et réservé, mais une fois lancé, il n’arrête pas de parler, même quand on fait semblant de l’écouter. Il ne sait pas faire à manger, il n’a pas encore développé toute sa motricité, et il s’endort au bout de 5 minutes dès que tu le mets devant une télé. » N’ayant à nouveau aucun contre-argumentaire à présenter*, j’ai répondu : bah, ok.

*cette description étant plutôt fidèle à ma réalité.

Pour partir sur de bonnes bases, j’ai invité Sasha à s’asseoir pour discuter du programme de la journée. J’avais bien compris que ni le café, ni ma déco, ne l’intéressaient. Je lui ai précisé que lui et moi n’avions pas choisi cette situation, qu’il fallait débloquer la communication. J’ai ajouté : « tu sais Sasha, je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation ». Toujours un silence complet, accompagné cette fois d’un regard assez médusé.

Et comme par magie, alors qu’il était assis sur mon fauteuil Alky, il a pointé du doigt le magazine en haut de la pile sur ma table basse : « tu peux me raconter une histoire ? ». C’était un vieil exemplaire de Elle. Je me suis dit que la rubrique « C’est mon histoire » pourrait faire l’affaire. On a tourné ensemble les pages jusqu’à arriver sur la page présentant le témoignage de Christelle, 35 ans, qui a vaincu sa timidité en faisant l’amour en extérieur à plusieurs. J’ai bafouillé en lui disant que cette histoire n’était en fait pas très intéressante. Sasha a insisté pour savoir de quoi ça parlait. 

« Eh bien, en fait, tu vois, Christelle était très triste car elle n’avait pas d’amoureux. Comme elle était très timide, elle n’osait pas parler aux garçons. Un jour, elle était toute seule à la plage. Maxime et Stéphane sont venus l’inviter à jouer au ballon. Elle leur a dit oui. Pour la remercier, Maxime lui a fait un bisou sur la joue gauche. Stéphane sur la joue droite. Elle a ri. Depuis, elle n’est plus timide. Elle a compris que, pour elle, le plus important n’était pas d’avoir un amoureux mais plein de copains pour jouer avec elle sur la plage ». 

J’ai rougi. Mais Sasha a eu l’air ravi. Il a pris le magazine suivant et m’a dit : « une autre histoire ! » Un magazine déco. Je me suis pris au jeu.

« Il était une fois Marie-Pauline qui vivait avec ses trois enfants, Marius, Marcel et Chrysoline, et son compagnon, Pierre-Alexandre. Ils vivaient dans un appartement à Paris, devenu trop petit. Un jour, en se promenant dans la rue, une bonne fée lui a remis par hasard les clés d’un château avec 12 chambres et 4 salles d’eau. Elle a emmené toute sa famille avec elle. Mais des vilains locataires avaient enfermé l’esprit du château sous un affreux lino et du parquet stratifié. Avec tout son courage, et son budget illimité, Marie-Pauline a réussi à récupérer le sol en terrazzo et a libéré l’esprit du château. Ce que fait Marie-Pauline dans la vie aujourd’hui ? Personne ne le sait vraiment. Ce que l’on sait, c’est qu’ils vivent désormais heureux et organisent des fêtes pour leurs enfants, habillés en collection capsule dessiné par Pierre-Alexandre, créateur de mode et DJ ». 

C’est à ce moment précis que la complicité est née ! Nous avons pris des feutres et dessiné chacun notre château rêvé. On a échangé nos dessins. On est tombés d’accord pour dire qu’il était plus doué. On a profité d’une éclaircie pour sortir dans le quartier. Je me suis rendu compte qu’il mettait effectivement autant de temps que moi pour s’habiller. On s’est pris par la main. On a savouré notre popularité aen marchant au ralenti devant mes copines du club lecture et 3ème âge. J’ai apprécié qu’il trouve aussi normal d’acheter des mini-beignets au chocolat à 11h du matin. De les manger à 11h30 pour se remettre du kilomètre à pied parcouru. Et de quand même apprécier les coquillettes gruyères ketchup nuggets végé pour déjeuner. On a équilibré avec une compote sans sucre ajouté*.

*juste après avoir vérifié qu’il restait bien quelques mini-beignets pour le goûter.

J’avais pour consigne de plutôt s’aérer après manger. La météo était de mon côté. Il a plu sans discontinuer. Alors on s’est installé devant mon programme préféré « La fête à la maison, 20 ans après ». On s’est endormis cinq minutes après. Au réveil, on n’a pas su déterminer qui de nous deux avait le plus bavé sur le nouveau plaid acheté par mon amoureux. On a écouté des vinyles. J’ai ressorti les livres disque de mon enfance. On a dansé sur la chanson de « 1 rue Sesame », on a écouté deux fois l’histoire de Basil Détective privé. On a relu l’histoire de Marie-Pauline au goûter.

Juste avant de le voir partir, je lui ai préparé en souvenir de cette journée, un tote bag dans lequel j’avais inséré le livre disque de Basil détective, mon dessin raté, et l’article du magazine déco. On a essayé de se faire un check avant de partir. Ça m’a rappelé à quel point je n’avais pas fini de développer ma motricité.

J’ai terminé cette journée fatigué mais heureux. J’espère que cette journée particulière aura peut-être compté pour lui. Que dans quelques années, lorsqu’il sera amené à prendre une des décisions les plus importantes de sa vie, il se souviendra de moi et osera dire non : il est hors de question de recouvrir ce sol d’origine d’un lino ou d’un parquet stratifié.

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