Orgueil, Larusso et Préjugés

A l’évidence, Augustin Trapenard ne débarquera pas ce soir, accompagné d’un.e journaliste de Konbini, chez moi, à Roubaix. Malgré mes « subtils » appels du pied, ma dernière vidéo, mon teasing sur la blague du poulet, je n’aurai pas l’occasion de citer mon auteur.rice préféré.e à son micro. Alors quand Pauline m’a demandé comment j’allais organiser ma nouvelle bibliothèque, si je comptais ranger mes livres par couleur, par auteur.rice, par éditeur.rice, j’ai répondu : 

« Excuse-moi mais je suis au-dessus de ces considérations ! J’ai un rapport sensoriel et immédiat à la lecture, Je ne vais pas donc pas me laisser dicter ma pensée par un classement contre-intuitif qui aboutirait à des choix de lectures guidés par un ordre alphabétique, ou pire, esthétique, avec pour objectif une course aux likes sur instagram ! 

– On en parle de cette sortie en mode drama ? Moi, c’était juste pour t’aider à aller jusqu’au bout de ta story ! Comme tu as déjà montré TOUTES les étapes de réaménagement de ton bureau avec 15 effets polaroid et une musique jazz… D’ailleurs, comme, c’est ton chéri qui a tout monté, tu devrais peut-être le taguer ?Ah bah non, je suis bête, il s’en moque. Il n’est pas très réseaux sociaux, lui.

– Il n’est pas très réseaux sociaux : LUI. Ah bah bravo la subtilité. Merci de souligner mon inconsistance. Merci de me rappeler la chance que j’ai d’être en couple avec un garçon manuel, dénué de toute quête de reconnaissance superficielle, lui ! Et puis on est sur intagram. Pas sur le plateau de « Y a que la vérité qui compte » où mon amoureux serait caché derrière un rideau pour revendiquer la paternité du montage de trois étagères devant deux animateurs en costume Devred, ma mère et la France entière ! 

– Ne t’inquiète pas, vu ton compte instagram, tu es loin de faire une annonce devant la France entière.»

Avec Pauline, on cultive depuis des années une amitié fondée sur une franchise mutuelle, un soutien sans faille dans des grandes étapes de nos vies. 

J’ai attendu avec elle, sur le parking du Zenith, sous la pluie, pour qu’elle obtienne un autographe de Patrick Fiori. Elle a été à mes côtés pendant mon éprouvant sevrage des cigarettes royales à la pêche (#larocknrollattitude). Je l’ai convaincue de ne pas citer « Ally McBeal » pour son entretien dans un cabinet d’avocats. Elle m’a aidé à lever mon dépôt de plainte au commissariat lorsque je croyais qu’on avait volé ma 4L*

*En fait je l’avais juste oubliée sur le parking d’un supermarché.

J’ai rappelé à Pauline qu’elle minimisait les efforts que cela me demande de soutenir moralement mon amoureux dans les tâches manuelles. J’ai quand même préparé une playlist pour créer une ambiance à la fois apaisante et motivante. Je suis plus dans la direction artistique que technique. De toute façon, depuis l’accident Quechua*, il a été communément décidé que je resterais éloigné de tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à du montage et du bricolage.

*en résumé, j’ai voulu essayer une fois de monter une tente quechua en la dépliant comme dans la pub, mais dans le salon. Le format était plus grand que je pensais. J’ai bloqué la porte d’entrée. Impossible de la replier. Ça s’est fini avec un œil explosé, un appel aux pompiers et une extraction par la fenêtre du salon.

J’ai beau faire des captures d’écran de passages de romans,de fantasmer ce moment où, en soirée, je pourrais briller en citant ce passage de Sally Rooney avec un verre de vin dont j’aurais pu deviner le cépage et l’année, ça ne marche pas. Il me suffit d’un demi-verre pour être éméché, je ne me sens pas à l’aise dans le moindre débat entre amis, qu’il soit littéraire ou politique. Ma dernière contribution à la discussion sur les effets du confinement sur notre perception du temps s’est résumée à  :

« Tu oublieras, tous ces jours, tout ce temps, qui n’appartenait qu’à nous ».

*Mon cerveau est programmé pour retenir plus facilement Larusso que Jean-Jacques Rousseau.

La vérité c’est que je n’aimerais pas trop qu’Augustin Trapenard débarque ce soir, sans prévenir. Je n’aurais pas eu le temps de créer l’ambiance propice, de préparer ma tenue (un juste équilibre négligé-habillé), ni de chauffer ma voix pour dire : voilà Augustin, ceci est mon bureau, à moi, car oui, c’est important d’avoir « une chambre à soi ».

J’aimerais être ce garçon à la fois sombre et solaire, qui en interview pourrait dire à quel point Virginia Woolf a eu un impact sur sa création et terminer le récit de son parcours, semé d’embûches, d’hésitations et de failles (très important les failles), par la lecture d’Ariel de Sylvia Plath. 

« Un moment de stase dans l’obscurité. Puis l’irréel écoulement bleu Des rochers des horizons*». 

* le tout prononcé dans un souffle de voix quasi extatique

Malgré tous les livres que j’ai pu lire pendant le confinement, ma bibliothèque est loin de ressembler à celle d’Augustin. Entre des guides sur des pays où je ne suis finalement pas allé, des livres du lycée, et quelques restes de Pinguin Books datant de la première année de fac d’anglais, y a pas de quoi faire un épisode du Club lecture. 

Et puis, ai-je vraiment envie de bafouiller devant Augustin, de lui dire à quel point Taylor Swift a eu un impact sur ma création, enfin « création ». Godiche comme je suis, je ne pourrais pas m’empêcher de rougir, de lui dire que d’être devant son micro, c’est un peu un rêve devenu réalité, la main posée sur le coeur avant de faire une reprise au clavier de Reality de Richard Sanderson. 

« I met you by surprise, i didn’t realize, that my life would change, forever* »

* interprété avec une voix chevrotante, quelques regards en coin bien gênants

Deux minutes après, Augustin demanderait au service de sécurité de la Maison de la Radio de me faire sortir immédiatement. Ai-je vraiment envie de cela : non !

– Euh, Louis-Arthur, je te parle ? Toi, t’étais encore dans ta tête en train de répéter ton interview pour Boomerang !

J’avoue, j’ai une légère obsession. Parfois il m’arrive même de me trouver des points communs avec Augustin. Comme lui, j’ai une voix posée. J’ai commencé mes études en fac d’anglais. Mais la comparaison s’arrête là. Ma première rupture amoureuse ne m’a pas conduit comme lui à prendre l’avion pour les Etats-Unis, ni à me faire un tatouage avec les paroles de « Case of you » de Joni Mitchell sur tout le bras*. Non. J’ai seulement passé quelques séjours linguistiques d’été à Plymouth. Là-bas, j’ai embrassé Steven dans la chambre du pavillon de chez ses parents sur « La Isla Bonita ». Et pour me remettre de mon départ, de la fin de notre longue relation de trois semaines avec lui, j’ai chanté avec Pauline « Like a virgin » imbibé de Saké dans un vieux karaoké japonais dans le 10ème arrondissement de Paris.

Finalement, j’ai opté pour un rangement par maison d’édition. J’ai trouvé un angle permettant de donner l’impression que ma bibliothèque était prête pour la Grande librairie. J’ai posté une photo, mis un filtre, choisi « A case of you » de Joni Mitchell pour accompagner la story. J’ai tagué Pauline qui a elle même repartagé la photo. On a pris un thé. On s’est dit que quand même depuis le karaoké japonais à Paris on avait bien mûri. Elle m’a rassuré en me disant que c’était évident qu’après le confinement les gens allaient se ruer sur mon spectacle à Paris. « Non mais attend, c’est sûr que tout le monde aura envie d’écouter un garçon névrosé raconter sa vie pendant une heure, avec en plus des références à la Boum ! La France n’attend que ça. Ça va cartonner. Ta blague sur le poulet va tellement marcher qu’Augustin viendra, que tu auras eu le temps de t’y préparer. Ce sera trop bien. T’es prêt pour l’après confinement. ». Oui, Pauline sait aussi mentir quand il le faut.

J’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés”

Jean-Jacques Rousseau

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