CE SENTIMENT DE SOLITUDE

J’aurais aimé pouvoir annoncer fièrement que cet accident s’est produit avec panache. Une chute lors d’un footing sur les sentiers côtiers de Belle-Île-en-mer aurait parfaitement fait l’affaire.

Mais non, le scénariste de ma vie a préféré me faire marcher au réveil, en caleçon, sur une taupinière. Un petit trou de taupe ridicule en ouverture de cet épisode de mes vacances. Une sorte de Spin-off de la saison 2020 pensée par un scénariste fan de Lost qui a trouvé pertinent de me plonger dans l’abîme d’un confinement dans le confinement.

Je m’étais projeté en équivalent masculin de Jeanne Damas en vacances, portant une marinière, avec un petit panier en osier pour aller sur le marché face à la mer. Accompagné de mon amoureux, j’aurais acheté des palourdes, un petit vin blanc, une baguette et une bougie édition limitée.

Mais non, Gérard (oui j’ai envie d’appeler mon scénariste Gérard) en a décidé autrement. Je l’imagine, façon vieux-petit geek, pépouze, en chemise hawaïenne, sirotant une piña colada, claquettes aux pieds :

« oh lala, une semaine à Belle-Île-en-mer, il va nous soûler. Et gnagna la mer, et vas-y que je te mets du Laurent Voulzy repris par une chanteuse parisienne indé… Faut trouver une idée, vite, sinon il va finir par nous mettre des extraits de Conte d’été d’Eric Rohmer, on va se faire chier ! »

Me voilà donc, deuxième jour des vacances, avec une fracture de la malléole provoquée par une taupe bretonne, habillé en bas de jogging, Birkenstock aux pieds dans une maison de vacances, sur une île, confiné, sans télé, dans une pièce qui empeste les effluves mentholées chimiques de la crème orthopédique.

Mais c’est insupportable cette manie qu’a Gérard de vouloir toujours prendre le contrepied d’une situation qui aurait été certes cliché mais sentimentalement marquante. Tout ça parce que Gérard a eu une fois une bonne idée de rebondissement inattendu, on le laisse faire ce qu’il veut, à tout moment. Gérard vit depuis des années de ses droits d’auteurs d’un tube ringard. Il réapparait une fois de temps en temps pour nous proposer un remake remis au goût du jour, avec un petit twist histoire de faire le job. Gérard, c’est le fils spirituel de M. Night Shyamalan et Patrick Hernandez.

Sa première bonne idée remonte à quelques années (à peine). J’avais 16 ans et m’apprêtais à danser mon premier slow avec Dagmara, ma correspondante polonaise du lycée. On avait passé 10 jours d’échanges intenses. Elle ne parlait pas le français, et mon usage du polonais se limitait à : oui, non, et je suis allergique à la pénicilline.

On partageait le même amour pour la musique. On passait des heures à écouter en autoreverse la cassette deux titres de Nothing else matters de Metallica en se partageant nos écouteurs.

Et ce soir de boum de fin de séjour, elle était là, devant moi, jean neige, trop large, à la taille trop remontée, le carré dégradé à la Rachel reproduit par un coiffeur premier prix : la fille cachée du Jean-Louis David polonais et de Barbara de Stranger Things.

(#justiceforBarb)

Les Spice-girls chantaient Two become one :  Cause tonight is the night, when two become one.

On dansait l’un contre l’autre, baignant dans une odeur de laque très prégnante (oui il fallait au moins un demi-flacon de Ellnett effet satin fixation forte pour maintenir ma mèche en hauteur), jusqu’au moment tant attendu. Ce moment où il faut être souple pour éviter que nos deux coiffures restent collées et vivre un premier baiser à l’arrière-goût de sebum.

Je me suis approché en dansant, pour l’embrasser. Et c’est là que Gérard est intervenu : « oh lala ça va être niais… et gnagnagna ça va s’embrasser de manière naïve et romantique… Faut trouver une idée, vite, sinon il va écrire dans son journal intime que c’était aussi beau que le slow de Vic et Mathieu dans la Boum : on va se faire chier ! »

Idée de Gérard : je trébuche, Dagmara tombe lourdement sur ma jambe droite. Scène suivante, une heure après, dans un hôpital à Cracovie, moi pleurant devant un médecin polonais  : Mam alergię na penicylinę !

(#justiceformichal)

Le professeur polonais demande aux parents de Dagmara :

– Sport ? Basketball ? Handball ?

– Nie : taniec za slow z Spice Girls !

Le médecin a ri. L’infirmière a fait mon plâtre en chantant Wannabe  et m’a dit mój ulubiony Victoria*.

(*moi ma préférée c’était Geri)

Le lendemain, j’ai fait France-Pologne en train, 10h, plâtré, en écoutant dans mon Walkman en autoreverse la chanson de mon acte manqué. Générique de fin. Je n’ai jamais embrassé Dagmara, j’ai choisi allemand 3ème langue et je n’ai plus jamais porté de jogging. Jusqu’à ce jour, à Belle-Île-en-mer, (à peine), (vraiment) quelques années après. Gérard est donc scénariste et costumier de mauvais goût.

Matin du troisième jour des vacances. Je dis à mon amoureux en mode drama :

– ne t’inquiète pas pour moi, profite de l’île, des vacances, ne reste pas cloitré pour moi, je vais bien ne t’en fais pas.

– calme toi Mélanie Laurent ! Je n’avais pas pour projet de rester cloitré à te regarder te plaindre en jogging. Mais je te ramènerai des petites choses du marché pour le déjeuner.

Pendant que lui part vivre sa vie de Jeanne Damas avec le petit panier qui m’était destiné, je me sens comme Emma Bovary : je m’ennuie. Je m’approche de la traditionnelle bibliothèque de maison d’été : une étagère remplie de bandes dessinées, une autre avec des collections de bibliothèques roses et vertes entassées et sur celle à ma hauteur  : Et si c’était vrai de Marc Levy, et SAS à Istanbul de Gérard de Villiers. Je me sentais certes au plus bas mais de là à lire du Marc Levy : jamais !*

(*en plus je connaissais déjà la fin, j’avais vu l’adaptation ciné avec Reese Whitterspoon)

J’opte pour SAS, espionnage teinté d’érotisme. Je tourne les pages, j’ai l’impression d’être un adolescent coincé un été dans la maison de son grand-père. Comme un garçon, en pleine puberté, je me laisse aller. Je pose le livre, je lance une vidéo de la chaine, celle que je regarde en secret, en solitaire. Je mets mes écouteurs, (oui j’aime avoir le son mais j’angoisse toujours à l’idée que quelqu’un puisse entendre ce que je regarde). Les vidéos s’enchainent, je ne vois pas le temps passer, je ne l’entends pas rentrer.

Lui, debout, médusé, un panier en osier duquel déborde une baguette et un papier gras refermant certainement un kouign-amann. Moi, allongé, en jogging, fixant l’écran, dans une pièce empestant le menthol avec à mes côtés ce livre dont la couverture représente une femme aux seins nus. Tout s’enchaine comme dans une série B :

« Mais qu’est-ce que tu regardes? », « C’est pas ce que tu crois »,

« Fais- moi voir alors si t’as rien à cacher ».

Je tourne l’écran, et là apparait devant lui, la chaine vidéo de Hami Mommy. Je ne trouve pas les mots. Comment lui dire ce qui m’attire ? Je ne sais pas ! Pourquoi je passe des heures devant ce vlog sud coréen à regarder Hami, au ralenti, dans une ambiance ouatée, sous une lumière passée au filtre crema, faire toutes ces choses que dans la vraie vie je ne fais pas : fabriquer des rangements en carton recyclé, préparer un bibimbap, rafraichir des draps avec de la fleur d’oranger.

Mais Louis-Arthur, pourquoi tu ne veux jamais faire ces choses avec moi ? Tu me dis que c’est à cause de tes allergies ! Ça ne te suffit plus de me regarder le faire ? Pourquoi ?

– Bah je sais pas, demande à Gerard.

– Louis-Arthur, qui est Gérard ?

Je n’ai pas vu Belle-Île-en-mer, mais désormais, comment Laurent : je connais ce sentiment de solitude et d’isolement.

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