TOUT PEUT COMMENCER AUJOURD’HUI

« Voilà, c’est le premier jour du reste de ta vie ». Le mot était inscrit au milieu d’une couronnes de fleurs, dessinées à la main, sur la carte offerte par Laura, de la compta. Tous mes autres collègues étaient déjà retournés à leur bureau, tous sauf Laura, qui tenait à me soutenir jusqu’au dernier instant de mon petit-déjeuner de départ. 

Oui, je suis plus petit-déjeuner que pot du soir. Depuis l’incident Like a Virgin, j’évite de me mettre de nouveau en situation compromettante face à mes collègues. En même temps, sur l’échelle de mesure de gène sociale, laquelle de ces deux situations est la pire ? 

1- faire un discours lors de son petit-déjeuner de départ, après avoir posé sa démission pour partir raconter sur scène des blagues de poulet.

ou

2- se faire expulser d’un karaoké japonais du 11ème arrondissement, après être monté sur une table en massacrant du Madonna, bourré par seulement un demi-verre de Saké ? Touched for the very first time.

Je suis donc là, ce vendredi matin, dans la salle de réunion 156E, des restes de chouquettes dans une main, une carte dans l’autre, et face à moi, Laura Delacompta. Je sens son écoute bienveillante, j’en profite :

– Tu vois, Laura, j’ai comme un gros doute sur le bien-fondé de cette décision : m’arrêter de travailler pour me consacrer à ce projet humoristique ? Je vais pas bien, c’est sûr. Ce n’est pas la première fois que j’ai été tenté d’agir de manière impulsive, de faire des choix contre toute logique. Habituellement, il y a toujours eu comme une intervention divine pour m’éviter la catastrophe. Mais là, rien, aucun signe.

– C’est que tel est ton destin.

– Par exemple, le jour où j’ai voulu me laisser pousser les cheveux pour me faire le même carré plongeant que Nicolas, dans Hélène et les garçons, intervention divine : début de ma calvitie. Ensuite, pendant ma période Don’t speak* et Drazic, j’ai voulu me faire tatouer l’avant bras avec un motif esprit tribal, nouvelle intervention divine : crise d’asthme devant le tatoueur, j’ai fait demi-tour. Et heureusement, parce qu’aujourd’hui, je ressemblerais à quoi, Laura, avec mon tatouage tribal et ma calvitie ? Au fils caché de Dwayne Johnson et Louis De Funès. Mais pourquoi, aujourd’hui, je vois pas le signe du destin. Pourquoi ?

(*you and me, we used to be together, every day together, always)

– Parce que tu vas ton chemin ! Dis-moi, ça parle de quoi ton spectacle ? C’est quoi ton univers ?

– Bah, c’est un peu la rencontre entre François Truffaut et Judd Apatow. Je raconte des histoires romantiques qui se passent parfois, à Paris, sous la pluie, dans une ambiance un peu jazzy, mais entrecoupées par des blagues de pet.

– C’est génial ! Live, laugh, love !

Sincèrement, j’aimerais avoir le mental de Laura Delacompta, ainsi que sa capacité à parler en mode petit bambou ambiancé par Céline Dion. J’aimerais être comme ce garçon sur la photo qu’elle a accrochée sur le mur de son bureau. Ce garçon, de dos, en haut d’une montagne, face à un lever de soleil, avec au dessus de lui, cette citation : deviens l’artiste de ta vie. Oui, j’aimerais être ce garçon* qui ne doute pas.

(*A une exception près, sa tenue . La coupe de son pantalon tend dangereusement vers le sarouel)

– Respire, dis-moi ce que tu ressens vraiment au fond de toi ?

– Là, maintenant, je ressens l’envie de rentrer chez moi pour succomber à mes plaisirs solitaires, et coupables : me faire livrer un burger, non végétarien, en regardant le replay de la Star Academy, 20 ans après. 

– Tu sais, il n’y a pas de plaisir coupable. Le plus important c’est d’être heureux et d’assumer tous ses plaisirs. Tête penchée, sourire.

– Oui, certes Laura, tu as raison. Mais parles-en directement à mon inconscient qui prend un malin plaisir à me réveiller en pleine nuit. Il s’introduit subrepticement dans mes rêves, en prenant l’apparence d’Hugo Clément. Hugo s’approche de moi, je regarde ses tatouages sur les bras, toujours aussi beau, il me sourit puis me hurle dessus avec la voix de Raphaëlle Ricci : reprends-toi, et avale un comprimé de citrate de bétaïne, maintenant !

– Respire, profite de ta carte cadeau, va par exemple acheter un carnet moleskine vierge. Tu seras tellement bien chez toi, à griffonner tes nouvelles histoires au crayon de bois*. Après tout, tu écris aujourd’hui les pages du premier jour du reste de ta vie.

Là, j’ai craqué. L’écoute attentive, et les conseils positive-mind, ça va bien 5 minutes. Mais pour les appliquer, il faudrait que je sois un garçon dénué de mauvaise foi et doté de réelle volonté. C’est pas mon cas.

(*ou crayon de papier.

deuxième dans la liste des débats d’identité régionale, 

après « Pain au chocolat VS Chocolatine »)

Je remercie donc Laura Delacompta pour ses conseils, et prends mon manteau, démodé, dans l’entrée*. Je pose mon casque sur mes oreilles. Je lance la chanson que j’aime utiliser en bande-originale de mes instants drama : Cassé de Nolwenn Leroy.

(*Si vous avez immédiatement eu la référence à ce moment précis, coeur sur vous)

Vraiment, il faut une fois dans sa vie faire l’expérience d’écouter « Cassé » à fond dans ses écouteurs, en marchant dans la rue, un jour d’automne, les mains engouffrées dans un grand manteau en laine, avec une moue mie-boudeuse/mi rêveuse : « je laisse la place – y a une pause pile à cet instant de la chanson, vous permettant de faire un mouvement de tête vers la gauche, yeux fermés, main droite posée sur le coeur – à qui voudra !». 

J’arrive devant la librairie où je pourrais utiliser ma carte cadeau offerte par mes collègues. Je regarde la vitrine, commence à faire la liste dans ma tête de ce qui m’aidera à stimuler ma créativité. Dans le reflet, je vois qu’il y a juste en face un concept-store présentant la paire de baskets que je trouvais trop bien aux pieds de Patrick, cet influenceur new-yorkais. Toujours plein de clairvoyance, je me dis : bah voilà, c’est de ça dont j’ai besoin pour stimuler ma créativité. Une paire de baskets !

Je rentre, je dépasse ce sentiment de malaise et de complexe face à la beauté du vendeur au bonnet. Avec un grand sourire, il me demande ce qui me ferait plaisir aujourd’hui. À cet instant, j’entends ma voix, incontrôlée, qui part dans les aigus, celle que j’avais juste avant ma mue. Je désigne la paire de baskets. « Très bon choix – Clin d’oeil, sourire – Je m’occupe de toi, dans un instant! ». Sa voix dans ma tête résonne « Je m’occupe de toi dans un instant – Soupir d’adolescent de 15 ans ». Je m’assois sur le petit banc, limite en gloussant. J’essaie la paire, j’hésite. Il me demande :

– Ça va ? Ça fait pas…

– Ça fait pas trop jeune ? C’est ça ?Toi aussi, enfin vous, vous aussi vous trouvez que ça fait trop jeune ? J’en étais sûr, c’est évident. Je suis en pleine crise de jeunisme. Je refais ma crise d’adolescent. Parce que bon, là, vous me voyez sans la coupe au carré de Nicolas, et sans tatouage tribal sur l’avant-bras. Mais ça a failli. Et là, aujourd’hui, je fais quoi ? J’essaie de ressembler à un influenceur new-yorkais, alors que j’habite à Roubaix, et que si je fais le même total look blanc que lui, que Patrick, eh bah j’aurai l’air d’Eddie Barclay. Je veux pas ressembler à Eddie Barclay. Je ferais mieux de rentrer chez moi, d’écrire, parce que c’est pas avec mes blagues actuelles que je vais pouvoir partir en tournée. On est d’accord. C’est ça que tu, vous vouliez me dire ?

– Euh, non, je voulais juste dire : ça fait pas trop serré ? Ça taille petit. Je t’apporte un 44 ! Mais bon, heureusement que tu as essayé. Clin d’oeil, sourire.

– Mais oui, c’est ça ! Heureusement que j’ai essayé, mais oui, merci 1000 fois Patrick !

– Julien.

– Merci Julien, grâce à toi, j’ai compris.

Je sors du magasin, pardon, du concept store, sans rien avoir acheté. Julien, lui, est soulagé de voir se terminer cette séance de psy improvisée avec la version gay d’une sorte de sous-Woddy Allen de Roubaix.

Quelques minutes après, j’envoie un sms à Laura : 

Merci Laura, grâce à toi, et à Julien, j’ai compris que je me mettais trop de pression. Le premier jour du reste de ma vie, ne veut pas dire le jour où je réussis mais le jour où je commence à essayer. Aujourd’hui, j’essaie !

Bisous (accompagné d’une photo d’un carnet Moleskine vierge).

Tout peut changer aujourd’hui, c’est le premier jour du reste de ta vie.

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