TOUT DOUCEMENT

Le discours que j’avais prévu mentalement pour la remise de mon Molière du one man show de l’année présentait un juste équilibre d’humour et d’émotion.

Avec une voix que j’avais du mal à maitriser, tant les larmes commençaient à monter, j’expliquais que tout avait commencé en 2020, quand j’avais pris la décision la plus raisonnée : celle de tout quitter professionnellement pour me lancer dans l’humour, de plonger dans le grand bain de ma nouvelle vie. Ça semblait tellement évident qu’avec 8 mois d’expérience scénique en scènes ouvertes gratuites, 123 abonnés, et des représentations à guichets presque, pas, du tout, fermés dans des salles de 43 places :

le public, le succès, la France n’attendaient que moi.

Je ne tombais à aucun moment du côté du discours en mode « développement personnel » grâce à quelques touches d’auto-dérision et de second degré savamment placées.

Il y a bien évidemment eu une citation d’un artiste que personne ne connaissait. Mais à la fin c’était évident, tout le monde allait pleurer pendant que je regagnerais mon siège, dans mon costume dessiné par Alexandre Mattiusi* exprès pour l’occasion.

(*notre amitié étant née ces derniers mois, lors de notre rencontre sur le plateau de Quotidien)

(Une telle évidence et complicité artistique étaient apparues entre lui et moi)

Je me serais assis de nouveau à côté de Leila Bekhti. Elle m’aurait souri. Moi aussi. Fin.

Mais ça c’était avant de découvrir que l’école de la vie 2020 allait transformer mon grand bain en pédiluve. Et que je finirais à faire mon discours en t-shirt blanc et jean usé tout seul dans mon salon à Roubaix.

J’ai toujours un peu de mal à expliquer pourquoi je me suis si tardivement lancé sur la scène. Je pourrais me cacher derrière une certaine pudeur et timidité, alors qu’en vrai c’est dû à mon retard moteur. Je suis quelqu’un de lent. Je prends conscience des choses toujours très longtemps après tout le monde.

(J’ai notamment découvert à 25 ans que les départements étaient classés par ordre alphabétique)

D’ailleurs « Lent mais sérieux », c’est l’appréciation, que Monsieur Leonard, mon professeur de sport, au collège, avait inscrit sur mon bulletin de classe, au premier trimestre de 3ème.

C’est une description assez fidèle de ce que j’étais et reste aujourd’hui. Je me revois lors de mon premier cours de sport dans le gymnase : bras de 15 millimètres d’épaisseur, dans un t-shirt Waikiki beaucoup trop grand, un short, beaucoup trop large, converses au pied, les baskets les moins adaptées pour le sport.

En me voyant sortir ainsi des vestiaires, Monsieur Leonard et mes camarades avaient décidé d’un commun accord : que le concept de sport et moi, ça ne semblait pas raccord.

Rassurez-vous, je n’étais pas celui qu’on appelait en dernier lors de la constitution des équipes de hand ou de volley. Lors du premier cours, j’ai même essayé de rattraper ce ballon qui m’était destiné.

Je n’ai pas senti en moi monter la moindre pulsion de Jeanne Hazuki. Pris de panique, j’ai reculé, trébuché et atterri sur une masse pâteuse et visqueuse, qui ressemblait à un millefeuille de tapis bleus, s’effritant comme une pâte feuilletée, collés les uns aux autres par un mélange de transpiration macérée.

Après cela, on ne m’a plus jamais appelé. J’ai donc passé des trimestres entiers tranquillement installé à bouquiner sur des gradins. J’ai été protégé de ce qui s’apparentait au loin à un espace de torture pour adolescents.

Il y avait celles et ceux qui étaient assurés, qui parlaient fort, qui portaient fièrement leurs hauts de survêtements oversize, satinés, aux manches roses vertes et violettes. Et il y avait les autres. Celles et ceux à qui on ne laissait ni le temps, ni la place, dont on se moquait.

Je ne sais pas comment m’expliquer que toutes les années qui ont suivi, je suis passé entre les nombreuses balles de volley. J’ai l’impression d’avoir un peu été mis de côté de comme Will dans « Stranger Things », sauf que le monde parallèle dans lequel j’ai été plongé avait été préalablement filtré.

Et un soir, je suis rentré pour la première fois dans un bar où était organisée une soirée « Comedy ». J’ai vu se rejouer la même scène que sur ce terrain de volley. Cette fois, celles et ceux qui parlaient fort passaient en dernier. Les autres étaient autorisés à passer en premier mais leur parole était écourtée.

J’ai eu comme un déclic, je me suis rappelé qu’au départ, moi aussi, je fais partie de ceux qu’on appelait en dernier. J’ai juste eu la chance d’avoir été oublié. Il ne m’était pas possible de ne pas rejoindre mon équipe, peu importe la force des balles de volleys qui allaient être envoyées.

Ma timidité a repris le pas. Je me suis dit que je ne pouvais pas monter sur scène : trop vieux, trop pudique, trop coincé.

J’ai pris la décision d’écrire un article engagé, pour dénoncer l’absence de parité sur cette scène, le manque d’inclusion, ou de visibilité LGBT. En pleine nuit, je m’y suis mis. J’ai écrit un texte que mentalement j’imaginais virulent et révolté.

Au réveil, j’ai relu ce texte qui ressemblait moins à un pamphlet qu’à un exposé de 3èmeB, naïf et gênant, mais au final assez marrant.

Alors que je pensais avoir écrit un discours qu’Harvey Milk aurait pu prononcer, je me retrouvais avec texte aussi virulent qu’une plaidoirie de Elle Woods dans « La Revanche d’une blonde* ».

(*Objection !)

Mais cette fois, je n’ai pas laissé tombé, je ne suis pas retourné sur les gradins. J’ai rejoint l’équipe de celles et ceux qui avaient récupéré les vestes satinées, roses, vertes et violettes de leurs parents. L’équipe de cette jeune génération qui a décidé de prendre les choses en main.

Certes, il y a eu au départ quelques interrogations. Il n’était pas évident de comprendre ce que je faisais là, à parler d’une voix beaucoup trop posée, avec des tenues d’un autre temps, en racontant des histoires surannées. Très vite, ces humoristes (beaucoup) plus jeunes que moi ont compris que j’avais envie d’être là, à leur côté, pour faire barrage à ses balles de volley qu’on continue d’envoyer. Parce que même sur des scènes d’humour aujourd’hui, il est parfois difficile de trouver sa place, quand on est une femme, un homme, lgbt, en questionnement. Il aurait été plus facile pour moi de me cacher derrière mes écrits mais :

« L’histoire de l’homme n’est pas à écrire, mais à vivre.

Et c’est justement cela qui fait la force de l’homme »

Vasco Varoujean

Alors quand dans quelques semaines, mois, nous serons en mesure de replonger dans le grand bain, je remettrai mon costume dessiné par Alexandre, mon AMI, et terminerai tout simplement en disant :

« Merci à vous, à toi, Leila, de m’avoir laisser entrer dans ta vie, et merci au jury, c’était déjà un honneur que d’avoir été nominé ».

Bonne soirée !

Tout doucement

Envie de changer d’atmosphère, d’altitude

Tout doucement

Besoin d’amour pour remplacer l’habitude

Des attractions désastres (Partie 2/2)

LA TROISIEME FOIS. Mon style était désormais affirmé. Je portais toujours mon polo jaune Lacoste un peu passé, sous un petit blouson de daim, Stan Smith aux pieds. Je m’imaginais dégager un air d’étudiant au look à la fois rock et preppy (alors qu’en vrai je vais avoir l’air aussi rock et sauvage que Vianney).

Je l’avais rencontré au comptoir du bar de la MJC. J’étais venu assister au concert d’un groupe de rock formé par mon meilleur ami. Il portait une chemise à carreaux sous un perfecto. Je me suis dit qu’il fallait que je commande une boisson qui renforcerait mon image rock et sauvage. J’ai pris un Monaco.

Entre une reprise déformée de Nirvana et un titre honteusement emprunté à Creep de Radiohead, il s’est approché. On s’est posés des questions en hurlant dans nos oreilles. Je n’étais jamais vraiment sûr de ce qu’il me demandait. Mais par sécurité, je répondais toujours oui. A la fin, j’ai pas réussi à applaudir avec mon verre dans la main, mais j’ai quand même hurlé : c’était bien !

On a fini par partager un croque-monsieur mal réchauffé sur un comptoir en formica. Pendant que j’essayais désespérément de coupe une tranche de pain de mie ramollie avec un couteau en plastique, il m’a dit : j’ai la dernière saison Friends en DVD, ça te dit ?

On est montés dans sa twingo noire, pour rejoindre la cité universitaire de Nanterre. Une odeur de tabac froid se mélangeait à celle de pomme verte synthétique, émanant d’un désodorisant en forme de sapin. Il s’est garé sur un parking mal éclairé, j’ai eu des flashs du film « Souviens-toi l’été dernier ».

On est rentrés dans sa chambre de 12m². Le mur était recouvert de toile de verre aux motifs géométriques, couleur blanc passé ou cassé, je n’arrivais pas à trancher.

Au sol, une pile de linge sale débordait d’une corbeille en plastique. Face à moi, une vitrine dans laquelle se trouvaient des figurines de mangas japonais et des verres à bière qui n’avaient à priori jamais été nettoyés. Sur le mur, des posters de Buffy contre les Vampires, de X-Files et Smallvilletrahissaient sa passion pour la trilogie du samedi.

Il a lancé la B.O. de Pulp Fiction et déposé un torchon par-dessus une lampe de chevet pour une ambiance tamisée. Je n’arrivais pas à me concentrer. J’imaginais un départ de feu, un incendie meurtrier, qui finirait en légende urbaine. De moi ne resterait qu’un corps brûlé à côté d’un échantillon de polo jaune délavé.

J’ai une fois de plus pris la fuite. Mais cette fois, je suis allé directement en parler à mes parents. J’avais établi une belle relation de confiance avec eux. Ils allaient certainement pouvoir m’aiguiller. Ils sont restés bouche bée. Ma mère m’a pris un rendez-vous avec ce jeune psychologue dont elle avait entendu parler.

LE VERDICT. Il portait des lunettes à la monture noire épaisse, un pull en cachemire au col rond bleu foncé, une mècue qui semblait naturellement brushée. Il dégageait un flegme anglais qui m’a tout de suite attiré.

J’étais allongé sur une élégante banquette en velours vert foncé. Lui était assis sur un fauteuil. LE fauteuil que je voyais dans tous les magazines de décoration de mes parents. Celui dessiné par Charles et Ray Eames au cuir noir un peu écaillé.

Je lui ai tout raconté. J’avais l’impression de flotter comme Isabelle Adjani dans le clip de Pull Marine. Je me sentais gêné de dévoiler des secrets qui me paraissaient si intimes. (Alors qu’au fond, au niveau transgression, ça ressemblait plus à un album de Martine).

Une pause, un souffle, puis son verdict est tombé :

– Il me semble évident que vous souffrez de décophobie !

– De décophobie ? Mais qu’est-ce que c’est ?

– C’est une pathologie qui se traduit par une intolérance aux vilaines décorations d’intérieur. Une vilaine décoration d’intérieur influe sur votre désir, ça vous bloque tout !

– Mais c’est ridicule !

– Pas du tout. C’est très courant chez des personnes qui comme vous ont été élevées dans un milieu beaucoup trop protégé, focalisé sur l’apparence, par des parents qui vouent un culte à la décoration d’intérieur.

Je me suis relevé, comme un signe de protestation : objection !

J’ai défendu mon point de vue, celui d’un garçon qui pense plutôt avoir besoin de temps, de sentiment. Un garçon qui refuse l’image dans laquelle on enferme le désir masculin. Celle qu’on représente dans les films. Ces garçons qui donnent toujours l’impression d’être prêts à tout moment à se laisser aller, y compris dans des conditions hygiéniques ou climatiques pas franchement propices.

Tout en prononçant fièrement ma plaidoirie, j’ai quand même commencé à remarquer que les couleurs de son bureau étaient parfaitement assorties à celles de ses yeux. Je ressentais vraiment une agréable sensation avec cette bougie à l’effluve boisé, associé à des notes de cuir poudrées. J’ai également failli m’interrompre pour le féliciter d’avoir choisi cette reproduction de David Hockney.

Une fois mon argumentaire terminé, il m’a regardé d’un air un peu suffisant, à la fois énervant et attirant. Il me rappelait Hugh Grant dans « Quatre mariages et un enterrement ».

– Très bien a-t-il repris. On va faire un exercice. Là, par exemple, Louis Arthur, je vous sens un peu troublé.

– C’est faux, dis-je tout en inhalant une bouffée de Ventoline.

– Ne mentez pas, je le vois.

– Peut-être. Un peu.

– Si je m’approchais de vous, maintenant, ne vous sentiriez-vous pas prêt à vous laisser aller à votre désir ? Que me répondriez-vous ?

J’avais envie de lui dire que d’une part c’était une méthode qui ne me semblait pas très éthique. Que d’autre part, cela ressemblait à un scénario légèrement ringard d’érotisme chic.

Mais j’étais malgré tout tenté d’accepter. En plus j’avais vérifié, mon déodorant ne m’avait pas lâché.

J’ai osé, j’ai répondu que oui, j’étais effectivement troublé Je me sentais prêt

Il s’est approché, et d’un ton à la Christian Grey m’a demandé :

– Dis-moi ce que tu aimes !

– Comment ça ? Et ça y est, on se tutoie ?

– Tu aimes quoi ? Que voudrais-tu que je te fasse ?

– Je ne comprends pas bien, je dois remplir un questionnaire, comme ceux qu’on remplissait à la rentrée scolaire ? Je ne sais pas ce que j’aime en fait, ce que je voudrais là maintenant, je ne sais pas Pourquoi doit-on forcément mettre des mots sur ce qu’on veut, sur ce qu’on ressent ? Retour d’une crise de panique J’ai pour la quatrième fois pris la fuite.

C’est ce jour précis, qu’en plus d’être décophobique, j’ai compris que j’étais atteint d’indécision chronique.

DES ATTRACTIONS DÉSASTRES (Partie 1/2)

Je ne sais pas si je l’ai hérité de mon père ou de ma mère. Je ne sais d’ailleurs même pas si cela se transmet de génération en génération. Ce que je sais, c’est que l’apparition des premiers symptômes remonte à l’été de mes 17 ans, sur la plage de Saint Jean de Luz.

LA PREMIERE FOIS. Je portais un caleçon de bain bleu marine un peu trop grand, et ce polo jaune Lacoste délavé.

Après plusieurs échanges sur la plage, on s’était donné rendez-vous sur la promenade. On avait le même âge. Il passait l’été avec ses parents dans un camping à l’extérieur.

On a parlé orientation scolaire. Il préparait son entrée en économie, moi en terminale littéraire. J’ai dit que j’étais content d’être avec lui. Il a répondu en riant : « lorsque je suis content, je vomis ». J’ai pas compris.

J’ai voulu l’impressionner en parlant de la cristallisation des sentiments. Il m’a répondu qu’il soutenait plutôt le foot allemand.

On a préféré se taire et commander un panaché. Il a posé sa main tremblante sur la mienne, le haut-parleur diffusait en grésillant « Il suffira d’un signe » de Jean-Jacques Goldman. On s’est regardés, on savait que c’était là, maintenant : on devait y aller.

Il a pris son VTT, moi mon vélo pliable orange. Il m’a invité au Camping de la Brise marine. J’ai dû justifier de mon identité à un étudiant en bermuda blanc. Intérieurement, j’étais persuadé que tout le monde savait ce que j’étais venu faire. En même temps que je traversais l’allée des hortensias, je sentais se poser sur moi des regards de jugement. Je vivais ma première « Walk of shame ».

J’avais envie de me justifier, d’expliquer que la bosse de mon bermuda était causée par mon inhalateur de Ventonline. Mais j’ai baissé la tête honteusement.

Il m’a ouvert la porte du Mobil home. Une odeur citronnée de tue moustique se mélangeait à une odeur de gaz qui semblait s’échapper d’un réchaud bleu. Un canapé d’angles aux motifs fleuris entourait une table en bois. Il m’a indiqué que la porte des toilettes était cassée. On est rentrés dans son espace chambre. Il a tiré des doubles rideaux épais pour couvrir les voilages blancs brodés. Il a déroulé un duvet aux motifs fleuris. Il m’a souri. Je lui ai demandé si son envie de vomir lui était passée. Il a eu l’air surpris. Il a compris que je n’avais pas saisi.

J’ai fermé les yeux pour savourer ce premier baiser. J’ai alors senti comme un souffle saccadé se poser sur moi. Je ne comprenais pas d’où il venait. J’ai rouvert les yeux et là, je l’ai vu au-dessus de moi : ce ventilateur en bois, tournant sans s’arrêter.

J’ai essayé de ne pas y prêter attention, de regarder dans une autre direction. A ma droite : un tableau en laine représentant un clown blanc. A ma gauche : un thermomètre  en plastique jauni.

Je lui ai demandé si ce ventilateur était bien fixé au plafonnier. Il m’a répondu « oui » et m’a embrassé de nouveau. J’ai refermé les yeux. Je me sentais comme observé. Je lui ai demandé s’il était sûr qu’on était seuls. J’ai cru apercevoir un instant une ombre derrière le rideau. J’ai paniqué, j’ai dit que je n’avais plus envie, que je ne voulais pas finir égorgé soit par un ventilateur, soit par le tueur du Camping de la Brise marine. J’ai pris une bouffée de Ventoline. J’ai fui.

En rentrant chez moi, je me suis dit que c’était trop tôt pour moi. Que je n’étais pas encore prêt. Je ne pouvais pas me douter que ça allait se reproduire de nouveau. Je ne savais pas que c’était quelque chose de plus profond.

LA DEUXIEME FOIS. C’était juste après, à la rentrée scolaire de ma terminale littéraire. J’avais succombé à la prétendue conception visionnaire de la mode par mon père. Un t-shirt oversize entourant des bras de 15 millimètres d’épaisseurs, surplombant un jean taille haute, taille elle-même entourée par une banane de laquelle dépassait ma ventoline. Je ressemblais à une version adolescente de Mac Lesggy en American Apparel, ou à un hobbit relooké par Decathlon.

Il m’a griffonné un mot sur une page quadrillée petit format :

J’ai la cassette vidéo à la maison , tu veux venir le regarder avec moi ?

On a d’abord fait comme si on trouvait passionnants ces deux anges parlant lentement en allemand dans une voiture en noir et blanc. Et finalement pas vraiment.

Alors on est allés dans sa chambre aux murs recouverts de papier peint datant de son enfance, papier désormais lui-même recouverts de posters du sol au plafond. Il a appuyé sur Play sur son poste CD.

J’ai un peu ri lorsqu’il s’est mis à chanter « Savoir aimer » en me regardant d’un air concentré. J’ai beaucoup moins ri quand j’ai compris qu’il me chantait vraiment du Florent Pagny, au premier degré.

On s’est alors allongés sur sa couette recouverte de drapeaux américains. Il s’était parfumé au « Caractère » de Daniel Hechter. J’ai fermé les yeux pour essayer de me concentrer. Mais je sentais comme des regards posés sur moi.

J’ai rouvert les yeux. Mylène Farmer était déformée par la pliure du poster découpé dans un magazine Hit Machine. Ophélie Winter, avec une coupe de cheveux effilée, était assise sur une pierre. Madonna faisait une prière. C’était comme si toutes les femmes de sa vie, étaient là, devant moi réunies. Réunies pour me regarder vivre ma première fois. C’était aussi gênant que d’être surpris par sa propre mère une main dans le caleçon.

« N’y pense pas, n’y pense pas, n’y pense pas »

J’ai eu besoin de prendre ma respiration. Je me suis relevé et lui ai dit que j’avais besoin d’un verre d’eau. Il est allé le chercher. En revenant dans la chambre, il a de nouveau appuyé sur play. En adoptant son air très concentré, il a chanté :

« Louis Arthur, dépêche-toi, on vit

On ne meurt qu’une fois…

Et on n’a pas le temps de rien,

Que c’est déjà la fin mais… »

Pendant qu’il détournait et massacrait d’une voix mal assurée ce titre larmoyant de Pascal Obispo, je tournais la tête dans tous les sens.

A ma droite : un bureau en bois contreplaqué, mal fixé, sur lequel était posé un range CD cassé. A ma gauche : une lampe halogène sur pied noir et doré. Au sol : une peluche géante d’un ours portant une cravate.

Les symptômes étaient de nouveau là, crise d’angoisse, panique, paranoïa, le sentiment qu’un clône maléfique de Mylène Farmer allait venir me crucifier sur la moquette bleu délavée tout en chantant d’une voix haut perchée. J’ai rattaché ma banane autour de ma taille, et j’ai fui.

Comme Sidney après Scream 1 et 2, j’ai essayé d’oublier, de reprendre le cours normal de ma vie d’adolescent. C’est lors de ma première année universitaire qu’est apparue la troisième et dernière crise…. Et j’allais enfin comprendre.

A SUIVRE

Les nouveaux romantiques

A l’origine de l’incompréhension de cette relation épistolaire : un horoscope lunaire et trois points de suspension… Ces trois points que j’ai laissés à la fin de tous les messages envoyés à ce garçon. 

Celui avec qui j’ai commencé à discuter quelques jours auparavant grâce à la magie des réseaux sociaux. Entre une story d’un petit chat trop mignon, et une pub pour un énième groupe folk indé filmé au ralenti, est apparu ce garçon là : celui qui comme moi raconte des histoires dans la vie*.

(*mais en plus drôle et devant vraiment un public)

(**Moi aussi, certes j’ai un public, mais qui entièrement réuni, tiendrait facilement dans la salle des fêtes de Roubaix.)

On a fait connaissance en message privé. On a parlé de Christophe Honoré, d’Antoine Doinel et de Vic Beretton. Et progressivement, la ligne d’intimité a été franchie. J’ai commencé à me confier. Je lui ai avoué des choses que je n’avais encore jamais dites à personne. 

Que par exemple, j’aime me motiver en écoutant « Jour 1 » de Louane en secret, que j’ai la manie de voir partout des signes dans la vie, et qu’en 2003 j’avais voté pour Patxi de la Star Academy 3. Il m’a alors appris que Patxi avait écrit ce titre de Louane. Il ne m’a pas vraiment avoué qu’il avait voté aussi pour lui. Mais sa connaissance approfondie de la carrière de Patxi a parlé pour lui : 

– ne dis rien, j’ai compris !

Un tel niveau d’intimité avait été franchi, j’ai été troublé. Et surtout, je me suis dit : mais c’est fou, c’est exactement comme dans « Vous avez un message », cette comédie romantique de 1999 où Meg Ryan* tient une relation épistolaire avec Tom Hanks.

(*avant que elle ait découvert la chirurgie et lui la COVID-19)

Dans ce film, Meg tient une adorable petite librairie à New York, Tom est un peu l’ancêtre d’Amazon et de Cultura réunis. Ils se détestent dans la vraie vie : Tom ruine le commerce de Meg en implantant une grande surface en face de sa boutique à elle. Mais sans le savoir, ils conversent en privé, après s’être rencontrés dans un groupe de discussion sur l’internet, celui du temps d’avant. 

Celui de l’époque « bénie » d’AOL et de Caramail. L’époque où l’on attendait qu’un modem se déclenche pour pouvoir consulter ses messages. Cette époque où la conversation ne se terminait pas au bout de deux messages en un envoi d’une photo intime d’une partie masculine. La technologie ne permettant à l’époque pas une telle instantanéité. L’envoi à l’instant t d’une telle photo aurait nécessité une logistique précise et organisée en 7 étapes méticuleuses :

Sortir un appareil photo numérique en ayant au préalable vérifié les piles. Prendre une photo en voyant le résultat en miniature sur un écran deux pouces. Insérer une carte mémoire dans une tour PC. Attendre le chargement. Attendre que les 20 photos prises apparaissant de manière saccadée au ralenti. Retourner sur le groupe de discussion pour choisir la plus « flatteuse ». Cliquer sur envoyer la photo. Attendre 20 minutes que la photo 50 kilos octets, pixellisée, soit enfin envoyée à une personne qui avait au final quitté la conversation.

Alors sans aucune intention érotisée affichée, Tom et Meg, tous les deux en couple, s’envoient des messages teintés de naïveté qu’ils pensent dénués de tout sous-entendu. 

(*même si le fait de rêver de bouquet de crayons fraichement taillés… Je dis ça…)

A la fin, du film, spoiler alerte : elle est au chômage, il est rentier, ils n’ont rien à faire de la journée, ils boivent des cafés , ils se disent des phrases intenses : C’est vous ? Oui, c’est moi ! Et ils finissent par s’embrasser à côté d’un labrador. C’est trop émouvant.

J’ai repensé à ce film, je me suis dit c’est ça : Meg, c’est moi, Tom, c’est lui. J’ai paniqué. J’ai voulu le revoir, pour me rendre à l’évidence. Je ne l’ai pas trouvé en replay. J’ai du fouiller dans une pile de DVD, pour me rappeler ensuite que je n’avais plus de lecteur DVD. Impossible de le voir. J’ai pris cela comme un signe, le signe, que je m’étais surtout fait un film dans ma tête et que j’avais sur-interprété la situation.

J’ai alors ouvert mon numéro de Elle hebdomadaire. Et c’est précisément à ce moment que tout à dérapé. Ce vendredi 9 octobre, à 12h36, j’ai découvert mon horoscope lunaire :

Sagittaire : Les aspects contradictoires de Vénus et Neptune vous invitent à éviter les zones de flou dans le domaine sentimental. L’idée sera de clarifier un non-dit et de redoubler de diplomatie pour trouver à la fois le meilleur angle pour échanger et le moment propice pour faire le point*.

(*Horoscope Lunaire de Jean-Yves Espié du 9 au 15 octobre**)

(** je l’ai conservé si vous voulez savoir ce qui vous est arrivé cette semaine là)

Et là j’ai paniqué ! C’était devenu évident. Nos messages n’étaient pas innocents. J’étais allé trop loin. J’avais franchi la ligne. J’allais devoir m’excuser auprès de lui. Clarifier ces non-dits. Tout avouer à mon chéri, qui, c’est certain, allait me quitter après avoir découvert tous ces messages cachés  :

– comment as-tu pu lui confier ces choses que tu ne m’avais jamais dites ! comment veux-tu que je réagisse, en découvrant que je vis depuis 18 ans avec toi dans le mensonge ! Tu m’avais assuré que tu avais voté comme moi, Michal, à la demi-finale garçon de la Star Academy. PATXI ! Regarde-moi bien, maintenant : c’est fini !

J’ai pris une bouffée de ventoline, et une tisane nuit calme.

(*oui, une tisane, à 12h37… je sais, c’était mon instant requiem for a dream)

J’ai immédiatement appelé une amie pour tout lui raconter. Je lui ai montré ces messages, et elle a confirmé que tout était de ma faute, enfin surtout de la faute des trois points de suspension. Ceux que je laisse toujours à la fin de TOUS mes messages. Ces trois points dont j’use et abuse pensant que cela apporte une convivialité, et laisse la place à l’autre de s’exprimer.

Alors que non, selon elle, les points de suspension traduisent : 

– soit une démarche passive-agressive*. 

(*comme le sourire crispé de l’épicier en tablier, équitable et écoresponsable,

 quand je lui ai demandé où se trouvait le Nutella**)

(**non monsieur, on ne fait pas de Nutella ici, mais de la pâte à tartiner aux fèves de tonka…)

– soit la traduction d’une incapacité à clore une discussion, d’assumer un choix, ou de mettre son interlocuteur dans l’incompréhension complète de l’intention.

(*tu veux aller au cinéma… VS tu veux aller au cinéma ?)

J’ai plaidé coupable. Pour ma défense, j’ai d’abord essayé de faire passer cela pour une incompréhension complète des codes sociaux actuels : 

– Tu sais, j’ai toujours eu le sentiment de ne pas être né à la bonne époque ! 

J’aime me persuader que j’ai toutes les caractéristiques d’un personnage de la littérature victorienne. Un homme au lourd passé, à l’image d’un M. Rochester pour Jane Eyre, qui a du mal à s’exprimer, en raison de tourments internes, intenses et passionnés…

(Alors qu’en soit, avec ma déficience respiratoire, enfin mon asthme, je le sais que dans un roman victorien, je ne serais pas le héros sombre et ténébreux. Je serais le petit frère du héros, le garçon célibataire et fragile, celui assis sur un fauteuil de velours, le plaid sur ces jambes anémiées, regardant au travers d’une fenêtre embuée, très mature pour son âge et qui prodigue ses conseils amoureux parce que lui sait ! Alors qu’il ne sait rien et qu’il va décéder à 18 ans d’une pneumonie.) 

Elle m’a alors rappelé que je fantasmais une époque où le déodorant n’existait pas, que je panique à la moindre suspicion d’effluve corporelle mal maitrisée, que je devais surtout fantasmer les intentions d’un garçon qui avait certainement quelque chose de plus excitant à faire de sa vie que d’attendre les messages d’un humoriste à peine émergeant et que mon comportement était typiquement ce qu’on reproche depuis la nuit des temps aux garçons perpétuellement immatures comme moi ! 

A ce moment je lui ai indiqué que c’est elle qui dégageait une certaine agressivité. On s’est calmés, on s’est réconciliés en se mettant d’accord sur la victoire méritée d’Elodie Frégé à la star academy. On a repris le fil de la conversation. 

– Quand même, je sais qu’il ne faut pas voir des signes partout, mais tu sais que même mon horoscope lunaire me dis que…

– Attends Louis-Arthur : tu le sais que ton signe lunaire, n’est pas forcément le même que ton signe solaire 

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que ce n’est pas parce que tu es sagittaire en solaire, que tu les en lunaire… 

Ce vendredi 9 octobre, à 13h36, en attendant qu’elle calcule mon signe lunaire, j’ai parcouru la story de ce garçon. J’ai découvert qu’il avait effectivement mieux à faire, qu’il était au bord de la mer, avec son amoureux.

Et moi, à Roubaix, j’ai vérifié : je ne suis pas sagittaire mais Taureau en lunaire. Je me laisse trop influencer par mars et jupiter, et dois tourner la page d’une relation pour repartir sur des meilleures bases.

Alors, j’ai rouvert mon échange épistolaire, pour écrire un message, simple, positif et limpide. Un message qui allait mettre les choses au clair, clarifier mes intentions. 

Le message d’un garçon qui a décidé de ne plus avoir le quotient émotionnel d’un adolescent, qui est en couple, et qui se doit d’être respectueux. Le message d’un homme qui n’est pas M. Rochester, mystérieux et lunaire, mais un homme de 2020, qui a compris. Un message qu’on se doit d’avoir quand on veut reposer des bonnes bases, pour une amitié sans suspension, sans sous-entendu :

« Coucou, J’espère que tu vas bien…L’automne, n’est-ce pas magique ? Ça me donne envie de t’envoyer un bouquet de crayons fraichement taillés…A bientôt j’espère, bisous… »

On s’écrit téléphonique

Nous les nouveaux romantiques

Actuel et nostalgie

Étonnamment romantique

Karen Cheryl – Les nouveaux romantiques

Dans nos classeurs de lycée

Récemment, j’ai réalisé que mon compte instagram était à l’image de cet agenda du lycée. Celui que j’enviais. Celui de celles et ceux qui se les échangeaient, s’écrivaient des mots, souvent très colorés, en rose, bleu turquoise ou violets. 

Ces mots parfois recouverts de blanc pâteux, agrémentés de coeurs et de bites mal dessinés, de photos de Brandon ou Brenda, découpées dans des programmes télé. Des carnets remplis de petits mots, de déclarations d’amitiés, souvent éphémères, sur des pages parfois même parfumées à l’eau jeune vanillée ou ambrée.

Au lycée, le mien était un clairefontaine, noirci proprement, sans rature, au crayon bic 4 couleurs. Les quelques pages manquantes avaient été découpées de manière appliquée, à la règle. Comme un témoignage d’une personnalité qui ne voulait ni déborder, ni se faire remarquer. Un agenda sans parfum, ni sentiment affiché.

J’ai grandi, j’ai vieilli, j’ai laissé mes agendas dans des cartons, derrière moi… J’ai pensé que j’avais réglé mes comptes avec tout cela. Et sans crier gare, comme le retour de Beverly Hills, instagram est arrivé. J’y suis allé, j’y ai vu ces mêmes mots partagés, ces couleurs parfois bariolées, ces amitiés parfois trop affichées. J’ai succombé. 

J’ai même osé y enregistrer pour la première fois ma voix. Celle qu’on entend peu dans la vraie vie. Cette voix que je n’assumais pas, tant elle me semble trop posée et surjouée. Celle qui donne une intention dramatique à tout ce que je peux dire au quotidien. Celle dont le souffle semble parfois venir d’un abus de cocktails sophistiqués dans des bars enfumés, à l’expiration teintée d’une exaltation sensuelle*. 

(*alors qu’elle vient tout simplement de mon asthme et, à la rigueur, d’un abus de miel dans ma tisane nuit calme)

Lorsque, ce jour précis, j’ai dit tout haut dans ce café, à ce garçon là devant moi :  

Tu sais, j’aime tremper ma madeleine dans mon thé …

Cette voix a tout de suite apporté une teinte érotisée, provoquant une situation malaisante face à un garçon terrorisé et un gâteau qui par sa mollesse, était devenu lubrique et écoeurant instantanément.

(*Alors que je peux vous l’assurer, il n’y avait aucun second degré. 

En vrai, j’aime simplement juste tremper ma madeleine dans mon thé… )

Si je posais là, maintenant, sur instagram, cette même phrase, avec cette même voix, sur une petite musique accompagnée d’une ambiance scénarisée, cela donnerait l’impression d’amorcer un récit proustien.

Instagram m’a en fait permis de donner le change à ce que je dis, à ce que je suis, dans la vraie vie.

Ce garçon, aux silences répétés en société, à l’incapacité d’exprimer publiquement et parfois même intimement ses sentiments. Ce garçon qui depuis des années aime afficher, dans un intérieur qui semble naturellement filtré, des vinyls de groupes indés… alors qu’en solitaire ce garçon aime chanter des mots de Jenifer.

Ce garçon qui a l’image d’un Niels Schneider, a provoqué parfois des amours imaginaires, sans oser y succomber, celui qui préfère la plage, les rayons verts*.

(*ce garçon qui assume cependant ses clins d’oeils delermiens appuyés)

Ce garçon dont la vie n’avait pas débordé d’un millimètre des pages Clairefontaine quadrillées… Jusqu’à cette dernière année, au cours de laquelle, sur ce mur, j’y ai épinglé pêle-mêle mes photos de films préférés, mes textes sous-couverts de dérision, parfois écrits vraiment au 1er degré… 

Et petit à petit, je me suis laissé déborder par l’envie d’y croire, de succomber à mes émotions. Emotions provoquées par des mots, des rencontres qui se profilaient. J’avais là, d’un coup, les amitiés fantasmées et vanillées du lycée qui frappaient à ma porte, ou plutôt en messages privés. J’ai reçues des invitations, et galvanisé, j’ai accepté.

Jeudi, quand ce photographe , m’a dit qu’il me verrait bien sur un shooting mode sophistiqué… Je ne l’ai pas contredit, j’ai fait comme si j’y croyais*…

(*alors que je le sais que j’ai l’audace stylistique de la collection Cyrillus de 1998)

Vendredi, quand ce programmateur d’une scène musicale m’a dit qu’il m’invitait à venir chanter sur sa scène… Je ne l’ai pas contredit lui aussi, et j’ai encore fait comme si j’y croyais*…

(*alors que déjà seul au micro, on entend régulièrement plus fort que moi la personne qui dans la salle me crie « on entend pas »!)

Samedi, quand je me suis retrouvé face à ce garçon dans un décor digne d’une photo de Stephen Shore, j’ai crû que j’y arriverais…

Mais très vite j’ai compris, que malgré tout, je reste encore celui qui ne boit jamais un verre de trop, qui ne sait pas dire les mots à l’envers, qui aime parler en vers. Alors j’ai même pas dit qu’un jour j’aimerais être comme lui. Pas à danser les cheveux* mouillés sur du Britney. Non. Comme lui à vivre une vie débordant de la page quadrillée. 

(*cheveux dont le temps de vie semble désormais plus que limité)

Arès avoir été ému par ce garçon touchant et extravagant, je suis rentré sous la pluie. J’ai allumé mon autoradio. J’ai lancé ce titre de Jenifer, pour bien renforcer mon amour du 1er degré, pour un peu romancer ma vie et rêver de messages sur un vieux répondeur comme dans un film d’Eli Chouraqui. 

Dimanche, à minuit, je m’apprête à écrire sur mon agenda 2020, ces paroles que j’apprécie désormais ouvertement au premier degré :

Donnez moi le temps

D’apprendre ce qu’il faut t’apprendre

Jenifer

Je suis Stéphanie D.*

*Une mini chronique « hors série » écrite vendredi au Spotlight de Lille sur un coin de table…

Maxime D. avait lancé un signe de ralliement, celui qui nous invitait les copains et moi, à nous retrouver sur la dernière rangée du bus non climatisé.

C’était l’été de mes 16 ans, à Porthsmouth. Celui où plutôt que d’assister sagement aux cours d’été, nous nous retrouvions avec des Benson mentholées à écouter sur des K7 audio mal mixées des jeunes groupes anglais.

Pendant que nos parents nous rêvaient en élèves cravatés et uniformisés, nous trainions avec des polos un peu délavés, vieilles Stan Smith aux pieds.

Nous visions mal des cibles, fléchettes dans une main, bière légèrement éventée dans l’autre.

Et au milieu de ce groupe, il y avait Stéphanie D.

Stéphanie D. Celle qui était toujours à l’heure, qui apprenaient ses leçons par coeur et qui levaient les yeux au ciel dès qu’elle entendait nos rires moqueurs.

Tout l’été, elle avait pris des photos bien cadrées de tous les monuments visités en anglais. Nous répétant que son père était photographe et qu’elle aimait au retour de ses voyages lui transmettre ses pellicules pleines de souvenirs.

La perfection de Stéphanie D. nous agaçait. Elle nous renvoyait à notre propre condition de garçons, insouciants et inconscients de leurs privilèges.

Alors à la fin de l’été, à l’arrière du bus, assis sur des fauteuils marron-orangés, nous lui avons emprunté son Olympus noir. Maxime D. a épuisé les dernières poses de sa pellicule ISO 400, 5 clics, pour immortaliser, en gros plan, nos parties arrières dévoilées, certainement floutées, caleçons baissés.

Nous avons ri bêtement, en lui tendant l’appareil imaginant nos parties se dévoiler devant le regard médusé de son père dans l’intimité d’une chambre noire.

Quelques années plus tard, ce 21 août 2020, je suis assis à l’entrée du Comedy Club où je dois jouer. J’écris sagement des textes pas vraiment marrants, et surtout j’entends les rires des autres humoristes. Les garçons cool qui profitent de cette fin d’été pour s’amuser et se photographier autour du billard.

Moi, sagement installé à côté en train de griffonner des mots au crayon.

Je n’ai plus une haleine fumée et mentholée, j’ai toujours les même stan smith aux pieds, mon polo n’est désormais plus délavé, et je prends conscience que je suis devenu Stéphanie D.

Celui qui en coulisses ne sait pas se lâcher, qui arrive toujours trop en avance pour apprendre ses sketchs par coeur, qui essaie de prendre des photos bien cadrées…

Les fauteuils du fonds du bus ont été remplacés par la dernière rangée du théâtre. A la place de l’Olympus, un téléphone emprunté à la volée par David V et Julien B. Avec immédiateté, je découvre dedans des selfies amusés, pour témoigner de ces jolis moments d’avant scène dont ils savent profiter.

Mais, quelques heures après, après les rires et les applaudissements. sans se moquer, David V. et Julien B. m’ont tapé dans la main pour dire : t’inquiète, c’était bien !

Cette fin d’été 2020, je me rends compte que je suis certes devenu Stéphanie D.* un peu trop sérieux, parfois ennuyeux, mais passionné, et qui n’a pas éteint son âme d’adolescent anglais.

*Désolé

Le baiser sur la plage de Cabourg

En essayant mon short de bain rouge, je me rends compte que je suis désormais plus proche de Mitch Buchannon dans l’épisode 1 de la saison 10, que dans l’épisode 10 de la saison 1, c’est à dire bien passé et boudiné.

(* et il ne viendrait à l’esprit de personne de me demander de courir torse nu sur une plage à Malibu)

Ce short, acheté très cher, j’en étais pourtant fier. J’avais suivi les conseils de Monsieur Parfait :

– Tu sais, il vaut mieux miser sur un basique simple et de qualité que tu pourras garder de nombreuses années…

Certes, je le garde depuis longtemps, mais je ne rentre plus dedans. La durabilité tant vantée ne prenant jamais en compte le caractère extensible du corps au fil des années… 

Le basique indémodable et inaltérable, ça ne marche en vrai que pour Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis et Monsieur Parfait !

L’été dernier, je m’étais corporellement un peu mieux préparé. Mais cette année, sérieusement : qui croyait qu’on allait vraiment avoir des vacances d’été ? 

En mai, le concept de vacances d’été semblait aussi irréaliste que la sortie d’un nouveau titre de Larusso, ou le retour en politique de Roselyne Bachelot. Finalement, à la surprise générale, tout s’est produit, sans laisser la moindre possibilité d’y être préparé ni même d’atteindre un début de summer body… 

Et nous voilà, en juillet, veille du départ, lui avec sa valise déjà préparée depuis 10 jours, organisée, et moi, tous mes vêtements encore sales, me berçant d’illusions :

– Si je lance une, voire deux lessives ce soir, que je l’étends à 22h, on est d’accord que ce sera sec demain matin ? Non ? Parce que là j’ai plus rien de propre, je ne sais même pas comment je vais m’habiller pour partir demain ?

– Tu devrais regarder du côté de tes affaires de sport, elles doivent être propres, elles *!

(*Ah lala, il m’agace)

Jour du départ, je me retrouve en short, t-shirt et baskets, pas du tout la tenue dont j’avais rêvé pour notre road-trip… 

(*J’étais un peu comme une pub de Decathlon pour un avant/après, et je représente l’avant.)

(** Au moins, ces vêtements auront été portés plus de zero fois…)

Car oui, à défaut de partir à l’étranger, on s’est dit qu’on allait rejoindre la maison de famille en Normandie, en passant uniquement par les petites routes de campagne, telles des versions masculines* 2020 de Thelma et Louise… 

(* si si…)

Roulant, non pas dans une Ford Thunderbird cabriolet flamboyante, mais dans une Fiat 500 à 30 km/h sur des routes limitées à 70, mains accrochées au volant en écoutant du Juliette Armanet, il a fallu se rendre à l’évidence : on était bien loin de l’image fantasmée !

On a pas vu notre vie défiler en s’envolant dans le Grand Canyon, mais en fermant les yeux sur une route de campagne. On était persuadés qu’avec ce tracteur qui arrivait, devant nous, on allait pas passer. Et puis finalement si ! Comme nous l’ont fair remarquer les 15 voitures qui attendaient derrière nous.

On a fini à mi-parcours égaré, non pas avec Brad Pitt dans un motel mais sur la route D615, avec Jean-Marc, à la station service en lui demandant si c’était grave ce clignotant qui s’allumait* ?

(*rassurez-vous, en mettant de l’essence, le problème était réparé)

En arrivant à destination, avec 3h de plus que le temps estimé, je me suis rendu compte immédiatement que c’est finalement pas le summer body de Charlotte que j’ai voulu retrouver cet été. Non, j’ai eu envie de retrouver sa marinière d’effrontée, de replonger dans les étés d’enfance qui semblaient sans fin, ceux où notre identité était dévoilée sur une étiquette cousue main sur nos culottes, ces étés de tour de France, des méduses aux pieds, dans la maison à l’unique combiné téléphonique.

Alors qu’en début d’année, on aurait pas imaginé dire oui aux vacances avec enfants, 

celles où la plage n’est pas une salle de lecture ensoleillée mais un terrain de jeu ensablé, 

celles où l’on doit manger soit trop tôt, soit trop tard, 

là, on a tout accepté, juste pour le plaisir de se retrouver ! 

Même si cela impliquait d’accepter de manger ce monster munch un peu baveux tendu par une petite main et de ne pas pouvoir lire le Elle été au petit déjeuner, car il faut les surveiller.

On a voulu retrouver le plaisir de voir arriver dans une coupe au verre opaque, une épaisse mousse au chocolat, dans laquelle trempent fièrement deux langues de chat..

Une mousse au chocolat pas revisitée, au café du port qui ne sert pas d’IPA, qui n’a aucune marque dérivée présentée dans un concept store à côté. Un restaurant dont le seul concept affiché, est celui de s’asseoir,de commander et de manger !

Très vite on s’est laissés aller à nos plaisirs d’été démodés, on a  :

osé les chaussettes remontées, 

(ré)appris à trouver notre itinéraire sur une carte en papier, 

regardé « Amélie Poulain » un mercredi soir en DVD, 

recherché dans le cd de Yann Tiersen dans le grenier,

participé à des visites guidées de château au milieu d’un groupe de personnes âgées, 

(qui avaient toutes les chaussettes remontées), 

fait comme si on connaissait les paroles de Sara per ché ti amo, 

(È un’emozione Che cresce piano piano)

osé les couchers à 22h, 

bu du cidre en plein soleil à 16h, en oubliant que le cidre est une boisson alcoolisée,

fini plutôt (très) éméchés à 17h,

pris des brochures dans des offices de tourisme,

enfilé des K-Way trop grands datant de l’époque où on n’en voulait pas,

joué au scrabble,

pris en photo les jeux de mots affichés sur les devantures des commerçants normands,

hésité entre glace en pot ou cornet,

1 ou 2 boules,

regardé les vitrines des agences immobilières,

imaginé ouvrir un gite,

souri devant un chanteur à chemise colorée reprenant du Julien Doré.

Bien sûr, les petits travers ont refait progressivement surface, on s’était dit que non, et en fait, on a quand même :

fait des stories face à la mer en prenant l’angle où on ne voyait pas les autres touristes faire la même chose que soi,

appliqué un filtre en pensant que personne ne le remarquerait,

acheté le vinyle de Louise Verneuil chez un petit disquaire à Coutances,

fait comme si on était pas déçus par le mystère de la chambre 622,

pris des photos de nos pieds dans le sable,

acheté des tasses en grés qu’on peut trouver partout toute l’année,

pris plus de temps sur la terrasse où la 4G passait en prétextant qu’on était bien en plein soleil,

préféré cette terrasse parce que le mobilier était en bois recyclé.

Et après avoir constaté sur la plage quelques corps parfaitement équilibré en fin de séjour sur une plage à Cabourg, j’ai un peu regretté d’avoir choisi 2 boules en cornet avec supplément chantilly.

En voyant mon regard désappointé sur ce petit bourrelet qui dépassait de mon short de bain rouge sur une plage à Cabourg, il m’a regardé et m’a dit :

– tu sais, j’aime l’idée de vieillir avec toi ! D’être dans quelques années, sans avoir à se préoccuper d’une quelconque ligne d’été, de revenir sur cette même plage, de constater qu’on a pas ouvert de gite, qu’on s’aidera mutuellement à s’attacher nos caleçons de bains usagés, sandales en cuir attachées et qu’on préfèrera la plage en début de journée.

Sur cette plage, un vendredi 31 juillet, la même où Vic a embrassé Matthieu, j’ai souri, j’ai dit « Moi aussi » . Je l’ai à mon tour embrassé, avec mon short de bain rouge qui commence désormais un peu à se délaver.

C’était un beau mois de juillet…

Chercher le garçon

Quand le soir, sur le canapé, installé à côté de mon amoureux, j’entends ce jingle se déclencher, je sais que l’heure est venue de faire un choix. Les notes retentissantes de Netflix ressemblent pour moi à un coup de marteau asséné par un juge au moment du verdict. J’ai l’impression d’être devant un feu de camp, à devoir déplier un petit papier face caméra pour annoncer ce que j’avais choisi à Denis Brogniart.

Pour celles et ceux qui comme moi souffrent d’indécision chronique, la question « tu veux regarder quoi ? » provoque le lancement d’une musique dramatique interne, l’angoisse, et surtout l’envie d’avoir le droit d’appeler un ami…

Que va-t-il penser de moi si je clique assurément sur « Un soupçon de magie »? 

Arriverons-nous à surmonter le fait que je n’ai absolument rien compris à American Horror Story ?

Voudra-t-il encore de moi si je lui réponds que je ne suis pas très motivé par sa proposition de film danois ? 

Est-ce vraiment mon dernier mot ? J’hésite… Je fais défiler, à l’infini, des photos et résumés de films et séries… 

Il me regarde, je le regarde, j’ai envie de lui chanter que : 

« je sais les hivers, je sais le froid, mais faire un choix, là, à côté de toi, je sais pas. »

Alors je lui réponds : « ce que tu veux. »

Ah lala, ça l’agace. Il aimerait des fois que je sois entreprenant, que je sois l’homme de la situation, que j’arrive tel John Mclane dans Die Hard, que j’ai la situation en main, et que fièrement j’annonce, le torse bombé* : je sais ce qu’ON va regarder !

(*chez moi, c’est plutôt le ventre qui est naturellement bombé)

J’ai longtemps cru que cette indécision chronique était le jugement divin de mon « crime » d’enfance resté à ce jour impuni. Oui, je vis depuis des années avec sur mes épaules le poids de la culpabilité d’un méfait encore jamais avoué.

Le lieu du crime ? L’ancêtre de Netflix : le Vidéo Club.

Ce lieu, que celles et ceux qui n’ont pas fait la queue plus d’une heure devant un cinéma pour voir Titanic au moment de sa sortie, ne peuvent pas connaître … 

Aller à l’époque au Vidéo Club était presque un parcours du combattant ! Le dimanche, à 18h, dans un espace bondé, il fallait  :

– Laisser sa carte d’identité en papier cartonné avec sa véritable année de naissance,

– Supporter le regard moqueur du vendeur découvrant la photo prise dans un photomaton pour la rentrée de 5èmeB,

– Assumer, aussi, ses deuxième et troisième prénoms, 

– Afficher publiquement ses choix,

– Penser à rendre à temps le film loué, pour éviter d’avoir un appel à la maison…

Pour quel résultat ? Voir un chef d’oeuvre du cinéma ? 

Non, pour avoir la possibilité de voir à moitié endormi, fatigué après des heures d’hésitation dans les rayons, un dvd rayé ou une cassette VHS usagée d’une série B des années 90.

Parce que forcément, en plus de mon indécision, je suis de ceux qui ne pensaient jamais à réserver les nouveautés avant de venir au Vidéo Club. Ils m’agaçaient ces gens qui avaient pensé à réserver les nouveautés*… Je me retrouvais dans les derniers devant le bac des films en promo, les 3 pour le prix de 2.

(*Ce sont ces mêmes personnes qui aujourd’hui pensent à réserver leur poulet avant d’aller au marché le dimanche matin. )

L’âge du crime ? 12 ans. Enfant, j’étais calme et réservé, l’équivalent masculin de « Martine » (à la mer, à la montagne, à la ferme…).

Mais tous les 2-3 mois, pendant une à deux semaines, apparaissait mon double maléfique, réveillé par Stéphanie B., la petite fille de nos voisins qu’ils gardaient pendant les vacances scolaires. 

Le rituel était le même, chaque premier lundi matin des petites vacances, la sonnette retentissait dans toute la maison. Gros plan sur ma mère, effroi, temps suspendu, Stéphanie B. était arrivée. L’équivalent féminin de Damien, l’enfant de la Malédiction, se tenait là, devant la porte d’entrée. C’était le début des festivités maléfiques et des blagues téléphoniques masquées dans le quartier.

Nous étions les versions miniatures de Bonnie and Clyde, habillés en haut de survêtement brillant rose et violet, avec une banane autour de la taille. Et LE jour nous avons mis au point LE projet est arrivé.

(*Je vous informe que je vais vous faire une révélation aussi importante que celle que Choco fait dans les Goonies)

(*Celle où il avoue avoir fabriqué une bouteille de faux vomi. Faux vomi qu’il a ensuite vidé depuis un balcon du cinéma)

Dans ce vidéo club moquetté, dans une ambiance sonore mélangeant des bandes annonces mal doublées de films d’actions américains, nous attendions à côté du rayon qui nous était interdit. Celui qui n’était accessible que par des portes battantes en bois, suintantes et collantes, sur lesquelles était apposée une petite affichette en format A4 indiquant : 

Espace réservé aux plus de 18 ans.

Nous avions préparé plusieurs jours à l’avance notre opération. Une mission impossible orchestrée par deux pré-adolescents, bandanas au poignets et manches de t-shirts relevées. Le plan était simple :

1- Déambuler de manière séparée dans les rayons du vidéo club en attendant que le ou la cliente occupe le vendeur,

2- Prendre plusieurs étiquettes numérotées devant des films Disney ou des films français,

3- Attendre que le vendeur soit occupé et que les rayons soient libres,

4- Pénétrer dans le rayon de la zone protégée et échanger les étiquettes des films pour adultes, avec les films disney et les comédies romantiques.

Une fois l’opération réussie, nous attendions de voir Monsieur Durant, accompagné de son épouse et/ou de ses enfants, prenant l’étiquette numérotée A400B, posée devant Maman j’ai raté l’avion et la A550E, de Dirty Dancing. Alors qu’en fait, surprise, ça allait être dirty… mais pas dancing. Et le sort réservé aux cambrioleurs dans la maison de la personne qui avait raté l’avion était totalement différent.

Nous avons provoqué pendant plusieurs jours de ce printemps 92, des querelles ménagères, lancement de films gênants mais surement aussi quelques révélations… Personne ne comprenait ce qui s’était passé…

Voilà, aujourd’hui encore je porte le poids de la culpabilité. 

En grandissant, je n’ai cependant pas arrêté de fréquenter le Vidéo Club, devenu mon lieu de plaisir solitaire. Pas pour le rayon pour adultes avertis, non. Je m’y réfugiais le samedi après-midi, loin de mes parents, très, trop cinéphiles, qui avaient décidé de transformer l’adolescent que j’étais en futur critique des Cahiers du cinéma.

Dans le petit cinéma d’art et d’essai du quartier, nous sommes allés voir tous les volets … Du décalogue… de Krzysztof Kieslowski… en version polonaise sous titrée !

L’intention de m’éduquer au cinéma d’art et d’essai était une intention louable, j’en conviens. J’étais même parfois enthousiaste quand mon père m’annonçait qu’on allait voir des films de Scorsese ou Kubrick. Sauf qu’en raison d’une soi-disant trop grande fragilité émotionnelle, mon père m’empêchait de voir certaines scènes, craignant que je sois traumatisé.

(*Tout ça parce que je pleurais dès que se lançait le générique de La Petite maison dans la Prairie)

J’ai donc vécu la plupart des films cultes au travers des doigts de mon père, qui devant chaque scène violente ou sexuelle me mettait la main devant les yeux. 

En ayant assez de voir tous ces films imposés, entrecoupés des doigts de mon père, j’ai décidé de me constituer ma propre culture cinématographique et d’aller au Vidéo Club.

Mais c’était un prétexte pour en fait, chercher le garçon. Celui qui serait sur la jacquette du dvd, l’air romantique et inspiré. A l’âge où l’on se cherche des modèles amoureux dans des films, moi je cherchais des repères, des histoires tendres entre garçons.

Moi je voulais une histoire comme celle du film de 15H30 de TMC. Celui où Tiffany apprend quelques jours avant Noël, qu’elle perd son travail, son appartement, et qu’elle est obligée de retourner vivre chez son père dans une petite ville dans les Hamptons. Elle n’y est pas retournée depuis des années, depuis la mort de sa mère. Son père, un peu bougon, est quand même content de l’accueillir. Ils vont pouvoir se rapprocher.

Avec son gobelet de café à emporter, elle se promène dans les rues décorées pour Noël, en repensant à ses rêves d’enfant. Et là, une porte s’ouvre sur elle, accident de café renversé. Elle entend la voix d’une dame âgée qui s’excuse et qui l’invite à rentrer dans sa boutique. Tiffany regarde autour d’elle, et là, incroyable : la dame âgée est fleuriste ! Elle trouve la boutique magnifique. La dame âgée lui apprend qu’elle va fermer la boutique car elle n’a pas d’héritier pour la reprendre. Pause, regard appuyé, Tiffany, pense  : c’est le destin qui me sourit. La dame âgée avec un sourire appuyé elle aussi, comprend qu’elle a trouvé qui allait reprendre la boutique.

Tiffany commence à travailler en tant que fleuriste. La veille de Noël, un client entre. C’est Matthew, son amour d’enfance. Il n’a pas changé. Elle lui fait un bouquet, mais arrive une petite fille, qui prend la main de Matthew. Déçu de savoir Matthew marié, elle va en fait apprendre une heureuse nouvelle : Matthew est en fait veuf. Génial ! Elle va pouvoir le jour de Noël embrasser Matthew et comprendre que sa vie va changer, à tout jamais…

Mais j’avais beau chercher, je ne trouvais pas l’équivalent de cette histoire avec Bryan dans le rôle de Tiffany. 

Je trouvais principalement des garçons qui s’aimaient, l’air sérieux, pas très habillés prêts à tout donner, derrière les portes battantes en bois. J’en trouvais parfois, l’air torturé, qui étaient rejetés par la société, et qui finissaient pour la plupart drogués. 

Mais moi, ce n’est pas ce que mon romantisme naïf et exacerbé réclamaient. 

J’ai cherché, cherché, et ne trouvais quasiment jamais… Je cherchais ce qu’on me refusait.  A force de chercher, d’hésiter, d’avoir de faux espoirs en croyant déceler sur cette photo de deux jeunes acteur à mèche une histoire d’amour, et finalement pas… J’ai cultivé cette indécision chronique, cette incapacité à faire un choix.

Alors aujourd’hui, les choses ont un peu évolué, Thomas et Nicolas se sont embrassés dans le port de Marseille, Simon a trouvé l’amour au lycée, Oliver et Elio se sont embrassés, le temps d’un été… Moi -même je suis à côté de ce garçon que j’aime…

Mais, pour un garçon qui aime les garçons, il faut encore passer beaucoup trop de temps à chercher le garçon,  pour se projeter, sur l’écran, s’imaginer être avec ce gobelet de café à la main malencontreusement renversé sur son ancien amour du lycée croisé dans la rue. Ils se regardent, ils se sourient, tout simplement. L’un prend l’autre par la main et lui dit : ça te dit d’aller au cinéma ? Oui ? Tu sais ce que tu veux regarder ? Oui, je sais !

(Que nos vies aient l’air d’un film parfait…)

Happy Together

La veille de ce 11 mai, je me sens comme à 8 ans, sur la route, dans la Peugeot 405 familiale, à la fin du mois d’août. Je suis accoudé sur la plage arrière, sur fonds d’une compilation de hits désuets, ceux de l’été passé.Je regarde en sens inverse, au travers d’un pare brise agrémenté de fines lignes bleutées et d’autocollants des radios familiales préférées.

Certaines chantent qu’elles ont fait l’amour à la plage, d’autres confirment qu’ils sont bien venus pour les vacances, qu’ils n’ont pas changé d’adresse. Et moi, je repense à ces dernières semaines écoulées, si vite et si lentement. J’attends la rentrée.

Sauf qu’en cette rentrée, je n’aurai malheureusement personne pour et avec qui jouer. Les rideaux des théâtres restent encore tirés. Aucune confirmation d’une deuxième saison. Est-ce que je remonterai sur scène ? Je ne sais pas. 

Seul point positif, pour moi, si je retrouve la scène : les gestes barrières imposés mettront enfin un terme à ma plus grande phobie scénique, le check ! Celui que les humoristes doivent se faire en montant et en sortant de scène. Confidence pour confidence, je vous dis tout : moi, je ne sais pas faire de check !

(*d’ailleurs, je ne sais même pas si on dit faire un check, ou checker?)

Previously, dans la saison 1. Secrètement, je me rêvais en Carrie Bradshaw, dans Sex and the City, à écrire des chroniques dans un journal depuis ma fenêtre de mon petit appartement New-Yorkais en fumant des cigarettes.

Très vite j’ai du me rendre à l’évidence ! J’habite à Roubaix. Pour le brushing avec effet cascade de cheveux bouclés, je repasserai. Et pour la cigarette, c’est raté, pas d’effet romantique, je suis asthmatique. 

J’étais tombé dans la presse sur un appel à auditions pour une école des arts de l’humour qui avait une section auteur. Je me suis dit : pourquoi pas !

Le fait d’avoir été retenu suite à une audition à laquelle je m’étais présenté avec un magnétophone à K7 en faisant écouter « Reality* » de Richard Sanderson reste un mystère encore inexpliqué.

(*I met you by surprise, i didn’t realize that my life would change, forever!)

Lors du 1er cours, j’ai du passer devant tout le monde. Debout, avec mon corps malaisé, ma voix aussi assurée que celle d’un adolescent qui mue, désigné pour chanter debout devant toute la 4ème C. Mais je me suis lancé même si j’ai mis plusieurs mois à intégrer le fait que mes camarades de théâtre ne riaient pas de moi, mais avec moi* 

(*ô Capitaine mon capitaine)

Est arrivé alors ce mois de décembre 2018, celui où je me retrouve, pour la toute 1ère fois, invité à participer à une scène ouverte dans un lieu de Stand Up à Lille. C’est particulier l’ambiance hors scène. Vous êtes là, avec votre numéro de passage, assis avec d’autres humoristes, un peu comme les nominés sur les bancs de la Star Academy attendant le verdict de Raphaëlle Ricci*. 

(*T’es complètement passé à côté de l’émotion et t’as complètement raté ta choré)

Vous patientez, vous attendez le moment où l’humoriste qui vous précède vienne vous chercher, pour monter sur scène, en faisant un check avec vous. Mais moi : je ne sais pas faire de check !

D’ailleurs, je me suis toujours demandé : comment les gens ont appris à faire des checks en vrai ? Moi, je suis de ceux qui n’ont jamais réussi à retenir (ni mettre en pratique) le moindre enchainement de gym*, de ceux qui n’ont jamais réussi à bien comprendre à quel moment passer le levier de vitesse, et  de ceux qui n’ont jamais réussi à enchainer des pas sur un Madison**, JAMAIS !

(*Roue, planche, roulade avant, chandelle)

(**oui, j’ai raté ma choré)

Et aujourd’hui, je suis de ceux qui ne savent pas faire de check ! Ça ne m’avait jamais vraiment posé de problème jusqu’à ce jour, LE jour où j’ai pénétré dans l’antre du check !

Je m’assois au fonds de la salle. J’avais été désigné numéro 5, ce qui impliquait 40 minutes d’angoisse à attendre que ce soit mon tour. Je me suis dit : « c’est pas grave, tu apprends vite, regarde comment ils font pour apprendre à le reproduire, ça doit pas être si compliqué ».

Le 1er check arrive : main, point, main ! Simple, franc, direct. Pendant tout le sketch, je me concentre, je me répète dans ma tête, main, point, main ; main, point, main…

Arrive la fin du sketch, j’attends le moment du check pour vérifier que j’ai bien retenu, et là,  c’est pas le même check : check de deux mains, puis poignée de main en se cognant les coudes !

Attendez, mais y a eu un check point avant de passer sur scène ? Et on m’a pas invité au meeting ! Là je commence à paniquer !

Je me dis : « c’est pas grave, va parler avec l’humoriste qui fait le sketch juste avant toi, pour décider avec lui du check».

Je lui demande. Il me répond qu’il est super stressé, qu’il a besoin de se concentrer. 

Je me dis, ok pas de panique, respire. Je me repasse, concentré, en boucle les 2 checks que je viens de voir. Arrive déjà la fin du 3ème sketch. 3ème sketch, 3ème check, et encore un nouveau :

– Ah bah voilà, bravo, c’est ça, ce soir c’est le festival du Check. Merci les gars. 

A ce moment là, apparition de mes premières bouffées d’angoisse et de mes pensées délirantes. Un peu comme dans la quatrième dimension. Je voyais les spectateurs se retourner vers moi, avec des gros yeux en me lançant des rires mesquins : 

– ah ah ah ah, il sait pas faire un check, ah ah ah…

Tout d’un coup, je voyais le mot « Check » apparaitre partout, en mode Broadway. Avec des enseignes, et pleins d’ampoules clignotantes : check, check, check !

Puis musique, comédie musicale : Lala land, sur l’air  de «Another Day of Sun» : il ne sait pas faire un check, lalalalala…

Notre dame de Paris : « Il est venu le temps des checks, le monde est entré, dans un nouveau millénaire ». Final, Vegas, explosion de cotillons : Check !

Le moment fatidique, arrive, l’humoriste avant moi, termine son sketch, et demande un tonnerre d’applaudissement pour Louis Arthur ! 

Tout en prenant ma bouffée de ventoline*, j’ai eu envie de le remettre à sa place et de lui rappeler qu’il faisait moins le malin, y a 10 minutes, « Bouh, gnagnagna, je suis stressé, je veux me concentrer… fillette** »

(* oui, Mickey, dans les Goonies, c’était moi…)

(**oui, je suis violent dans mes insultes)

Il descend de scène. Comme une épreuve sportive qui passerait au ralenti, le garçon s’approche, tous les checks se mélangent, le 1, le 2, le 3 je ne sais plus où j’en suis, je suis entouré. Il s’approche, je m’approche, les gens tournent la tête, nous regardent, je vois son visage près du mien, et au lieu d’approcher mes mains et mes bras, j’approche ma tête et je lui fais un bisou ! 

Stupéfaction du public, cris étouffés, puis silence ! Un bisou ! On peut même pas dire que c’était le pire check de l’histoire, puisque c’était même pas un check ! Un bisou…

Je monte sur scène, les épaules rentrées, face aux regards accusateurs des spectateurs, qui se tiennent là, silencieux, les bras croisés, à me regarder. Je comprenais bien ce qu’ils voulaient me dire : « oh le ringard, il sait même pas faire un check ! Et tu crois vraiment que tu vas nous faire rire alors que tu sais pas faire un check ? » 

J’ai pris le micro, j’ai annoncé : « Bonsoir, je m’appelle Louis Arthur, et Je sais pas faire de check, désolé ! »

J’ai eu envie de lâcher le micro,  avec un mic drop, franc, direct, Obama style. Mais juste devant, il y avait une spectatrice, le regard compatissant. Elle m’a souri, je l’ai regardé, elle m’a regardé, et intérieurement, je me suis dit, vas-y continue ! Tu as une histoire à raconter, c’est l’occasion ou jamais.

Et c’était lancé pour cette première année. Depuis, j’ai rencontré une metteuse en scène fan de la Boum (1, et 2), qui m’a dit oui ! Je me suis retrouvé sur une affiche de festival qui annonçait un spectacle pour petits et grands, j’ai dansé un slow avec un inconnu à Arras, failli avoir un article par un journaliste à Paris, et puis finalement pas. J’ai rencontré des humoristes qui m’ont dit que si, j’allais finir par arriver à checker, et puis finalement, toujours pas.

Comme dans une grande cour de récré, on était dans une belle insouciance mais le coup de sifflet est arrivé :il faut rentrer, vous êtes confinés. Fin de la saison 1. 

Angoisse, besoin d’en parler. Retour à zéro, écran blanc, toujours cette envie de raconter des histoires, de parler, mais à qui ? De quoi ? 

J’ai posé les premiers mots, je les ai publiés, 1, puis 2, puis 3, puis 400 nouvelles et nouveaux abonnés, vous avez dit oui ! Et sept semaines après, voilà, c’est fini ! 

Mais quoi ? Il faudrait se dire au revoir, comme sur le quai d’une gare ? Au fil des semaines passées, j’ai aimé lire vos petits mots envoyés, comme des cartes postales de nos vies confinées. Vous êtes arrivé-e-s, un peu comme des amitiés nées lors d’été de nos années lycées ! Alors que je porte encore au poignet les bracelets brésiliens qu’on s’est virtuellement échangés, je m’interroge.

Tiens, si on continuait ?  Tiens, si on se donnait rendez-vous dans… non, pas dans 10 ans… mais dans un mois, un an… Quel jour, quelle heure ? Je ne sais pas ! Mais ce jour là, j’aurai envie de dire merci, merci à Lyloo, Nancy, Cynthia, Anne, Myriam, Constance, Iris, Nath(etsonpseudosicompliqué), Sidoniee, Valerie, et toute la classe des confiné-es que je ne peux pas citer en entier!* J’ai hâte de voir ce garçon arriver devant moi  : « Fox en Kilt », c’est moi ! 

(*On l’a fait!)

Alors en attendant, je vous donne rendez-vous encore ici. C’est que le début d’accord, d’accord ? Je vais continuer à vous raconter, non pas ma vie de confiné, mais celle de Louis Arthur, ce garçon mal assuré, qui nesait pas faire de check, qui a essayé d’être humoriste, qui a failli s’arrêter, et puis finalement pas ! 

Que l’on s’aime encore. Que comme dans ce titre pop suranné,  on se dise :

Imagine me and you, i do, i think about you (…) 

So happy together ! 

Bisous

Se souvenir des belles choses

Jeudi 30 avril 

8h30 : jour de l’anniversaire de mon amoureux

Quand j’ai reçu cette notification d’une réunion en visio-conférence à 9h, j’ai paniqué ! Je n’avais rien préparé pour cette journée particulière. 

En confinement, pour une réunion à 9h, on est aussi motivé que lorsque on devait aller au cours de SVT au lycée à 8h du matin… 8h du matin… C’est complètement insensé de demander à des adolescents d’être concentrés devant Madame Pousselin, professeur de SVT en blouse blanche, au milieu de la salle 2B empestant une odeur d’adolescents transpirants !

Certaines avaient plongé dans de l’eau jeune « Demon » (trop) fortement vanillée. D’autres avaient fumés leurs cigarettes mentholées. Mais c’est bien l’odeur d’une transpiration macérée collée sur le t-shirt star wars trop souvent porté par Matthieu Biffé qui gagnait à la fin! 

Nausée, ennui, regards dans le vague, mal coiffé, mal réveillé : la réunion du matin est devenu mon nouveau cours de SVT. Mais alors qu’au lycée tout le monde piquait du nez pour ne pas avoir à participer, là tous mes collègues se battent pour parler. 

Les réunions ressemblent désormais aux débats télévisés auxquels on assiste en ce moment, en écrans divisés : casque posé sur leurs oreilles, installés devant leurs bibliothèque pour montrer qu’ils lisent, eux. Le jeudi 30 avril 2020, à 9H du matin, ils sont prêts à tout donner, comme sur un live de BFM TV. It’s the time of their lives… 

Il y a celui qui se prend pour le professeur Raoult et qui y va de sa petite analyse santé. Celui qui s’est découvert des dons de voyance et qui prédit un déconfinement pour le 11 septembre (#conspiration). Celle qui a des amis au ministère de la santé et qui sait. ELLE SAIT. 

Celle qui se prend pour Léa Salamé et qui s’auto-désigne animatrice du débat tout en prenant un malin plaisir à démonter chacun des arguments avancés. 

Celle qui reste en écran noir*, angoissée, en nous faisant remarquer que « Zoom c’est quand même pas très sécurisé et que les chinois peuvent espionner* ce qu’on est en train de dire. ». 

(*C’est la voix qui nous parle)

(*Alors qu’à l’évidence, ce n’est pas le niveau d’analyse d’une Léa Salamé low-cost sur la gestion de crise ni l’intervention de la Roselyne Bachelot locale nous rappelant qu’elle avait commandé des agrafeuses en stock qui allait éveiller une quelconque d’espionnage industriel chez qui que ce soit )

9H30

Bien évidemment, comme au lycée, il y a celui qui arrive toujours en retard, et qui va devoir s’excuser. En l’occurence, le retardataire, c’est toujours moi*.

(*J’ai passé tout mon lycée à cultiver l’espoir que le bus de 7h57 me permettrait peut-être d’arriver à l’heure  au lycée. Ça n’est bien évidemmentjamais arrivé).

– ah, pardon, j’avais un problème de connexion internet. J’étais prêt, et paf, plus rien, comme ça d’un coup. 

La Léa Salamé de Roubaix, désormais mutée en Ingrid Chauvin dans « Femmes de Loi », prend alors son petit air trop satisfait pour intervenir  : 

– ah bon ? C’est bizarre, tu avais l’air d’avoir du réseau quand tu as posté sur instagram ta tasse à café sur ta table en marbre à côté de ton dernier numéro de Elle décoration à 8h57 ! 

Zoom sur mon visage paniqué, gorge serrée, jingle de révélation. Mais heureusement, ma collègue préférée est intervenue pour me sauver, en posant immédiatement LA question à laquelle personne ne saurait répondre :

– Très bien, mais Léa, euh Ingrid, pardon, Stéphanie ! Ne penses-tu pas qu’on s’écarte de l’ordre du jour de la réunion ? D’ailleurs, tu peux peut-être nous rappeler l’ordre du jour ?

Ma collègue préférée, c’est celle avec qui je commente toutes les réunions en messagerie privée. La même que celle qui était à mes côtés au lycée. Celle à qui j’écrivais des mots découpés sur des feuilles simples perforées quadrillées, à l’encre bleue marine.

On bravait le danger de se faire intercepter par Madame Pousselin, qui pouvait nous surprendre à tout moment pour nous demander de lire devant toute la classe ce message si important qui ne pouvait pas attendre. Si si, allez-y :

–  Ça pue, tu penses que c’est Matthieu Biffé qu’a encore pété ? 

Et là, ce 30 avril 2020, comme si Matthieu Biffé avait encore pété : silence gêné de tous mes collègues, têtes baissées comme au cours de SVT. Plus personne n’est en mesure de dire pourquoi on s’est réunis. La séance s’est terminée d’elle-même.

11H30

Ma mère m’appelle pour me demander :

– Pour l’anniversaire de ton chéri, tu devrais essayer la recette du fondant au chocolat que Pierre Hermé a partagé ?

– Non je peux pas essayer, car déjà la dernière fois que j’ai essayé de faire une recette sur internet c’était pour apprendre à faire des œufs au plat*.

(*Oui j’ai fait une recherche Google « Comment faire des œufs au plat »)

(*J’aimerais sincèrement que cette anecdote soit inventée… Mais non)

Je lui ai rappelé que je fais partie de ceux qui regardent toujours la notice sur les paquets de pâtes et que si d’un coup, je me mettais à cuisiner ça serait très suspect. 

L’émission « Tous en cuisine » de Cyril Lignac s’apparente pour moi à un mix entre un film pornographique et « Rendez-vous en terre inconnue ». Je découvre un univers parallèle où tout le monde a l’air démesurément excité d’être filmé en train de râper des carottes et de faire monter sa mayonnaise à plusieurs en utilisant des accessoires et un langage que je ne comprends pas. 

12H

Ne paniquons pas. Je pourrais peut être organiser un visio apéro, demander à toute la famille, les amis, d’enregistrer une chanson d’anniversaire, de mixer tout cela, de convoquer tout le monde à 19h. Il est midi, j’ai le temps de faire tout ça. Je vais prétexter une connexion coupée au travail pour ne pas travailler.

16H30

J’ai été débordé : un déjeuner, une sieste, trois épisode de Friends, je me rends compte que je n’ai appelé personne et qu’il me reste qu’une demi-heure avant la fermeture des magasins du quartier. 

17H

Dans la file d’attente de Picard, je me suis rappelé que déjà, lors de notre premier baiser, je n’étais pas Cyril Lignac, j’étais arrivé en retard à notre rendez-vous, j’avais déjà cet air timide, gauche et maladroit, de celui qui ne sait pas s’organiser, qui ne sait pas anticiper. Et que malgré tout, il avait eu envie de m’embrasser.

19H

Alors j’ai dit tant pis. Pas de zoom, pas de grande surprise, profitons de ce temps suspendu, avec ce sentiment bizarre, que nous sommes seuls. Ressortons nos vinyles préférés, ceux sur lesquels on aime toujours autant danser en vieux polo Lacoste, converses usées aux pieds, dans notre salon, épicentre de nos vies confinées.

A un moment donné, sont arrivées les paroles de cette chanson tendre et surannée « If i, should stay, i would only be in your way…* »

(*And i, will always love you…)

J’ai tendu ma main, il l’a acceptée, on a dansé un slow. La tête posée sur son épaule, j’ai fermé les yeux. Je me suis revu, tout seul, dans ma chambre de lycéen. 

A cette époque, j’étais déjà ce garçon maladroit et inquiet, sans épaule sur laquelle m’appuyer pour danser. 

Inquiet car je me demandais si c’était normal de ne pas avoir envie d’embrasser Julie, mais Matthieu, de ne pas savoir à qui, ni comment en parler, de ne pas oser faire le 1er pas, de me dire que « comme tous les garçons et les filles de mon âge, j’aimerais quelqu’un qui m’aime ».

J’ai eu envie de me parler à ce garçon du lycée, de me rassurer, de me dire :

«dans quelques années, tu te promèneras dans la rue deux par deux, tu sauras ce que c’est d’être heureux, et les yeux dans les yeux, et la main dans la main, tu t’approcheras de lui, simplement, tu l’embrasseras, et ça ira, tu verras… ».

J’ai rouvert les yeux, 30 avril 2020, 22H, la voix de Whitney Houston résonne, une part de cheesecake décongelé, une coupe de champagne terminée, je murmure « je t’aime » à son oreille…

30 avril 2021

20H

Nous sommes dans le jardin. Ma mère a apporté un fondant au chocolat fait maison, nos amis chantent une chanson d’anniversaire avec des paroles transformées sur un air de Juliette Armanet, des vrais cadeaux sont déballés. 

Je m’approche doucement de lui, je le regarde, je lui demande :

– tu te souviens de ton anniversaire en 2020 ? 

– Oui, on était bien…

Au final, le plus important, c’est de se souvenir des belles choses.