TOUT PEUT COMMENCER AUJOURD’HUI

« Voilà, c’est le premier jour du reste de ta vie ». Le mot était inscrit au milieu d’une couronnes de fleurs, dessinées à la main, sur la carte offerte par Laura, de la compta. Tous mes autres collègues étaient déjà retournés à leur bureau, tous sauf Laura, qui tenait à me soutenir jusqu’au dernier instant de mon petit-déjeuner de départ. 

Oui, je suis plus petit-déjeuner que pot du soir. Depuis l’incident Like a Virgin, j’évite de me mettre de nouveau en situation compromettante face à mes collègues. En même temps, sur l’échelle de mesure de gène sociale, laquelle de ces deux situations est la pire ? 

1- faire un discours lors de son petit-déjeuner de départ, après avoir posé sa démission pour partir raconter sur scène des blagues de poulet.

ou

2- se faire expulser d’un karaoké japonais du 11ème arrondissement, après être monté sur une table en massacrant du Madonna, bourré par seulement un demi-verre de Saké ? Touched for the very first time.

Je suis donc là, ce vendredi matin, dans la salle de réunion 156E, des restes de chouquettes dans une main, une carte dans l’autre, et face à moi, Laura Delacompta. Je sens son écoute bienveillante, j’en profite :

– Tu vois, Laura, j’ai comme un gros doute sur le bien-fondé de cette décision : m’arrêter de travailler pour me consacrer à ce projet humoristique ? Je vais pas bien, c’est sûr. Ce n’est pas la première fois que j’ai été tenté d’agir de manière impulsive, de faire des choix contre toute logique. Habituellement, il y a toujours eu comme une intervention divine pour m’éviter la catastrophe. Mais là, rien, aucun signe.

– C’est que tel est ton destin.

– Par exemple, le jour où j’ai voulu me laisser pousser les cheveux pour me faire le même carré plongeant que Nicolas, dans Hélène et les garçons, intervention divine : début de ma calvitie. Ensuite, pendant ma période Don’t speak* et Drazic, j’ai voulu me faire tatouer l’avant bras avec un motif esprit tribal, nouvelle intervention divine : crise d’asthme devant le tatoueur, j’ai fait demi-tour. Et heureusement, parce qu’aujourd’hui, je ressemblerais à quoi, Laura, avec mon tatouage tribal et ma calvitie ? Au fils caché de Dwayne Johnson et Louis De Funès. Mais pourquoi, aujourd’hui, je vois pas le signe du destin. Pourquoi ?

(*you and me, we used to be together, every day together, always)

– Parce que tu vas ton chemin ! Dis-moi, ça parle de quoi ton spectacle ? C’est quoi ton univers ?

– Bah, c’est un peu la rencontre entre François Truffaut et Judd Apatow. Je raconte des histoires romantiques qui se passent parfois, à Paris, sous la pluie, dans une ambiance un peu jazzy, mais entrecoupées par des blagues de pet.

– C’est génial ! Live, laugh, love !

Sincèrement, j’aimerais avoir le mental de Laura Delacompta, ainsi que sa capacité à parler en mode petit bambou ambiancé par Céline Dion. J’aimerais être comme ce garçon sur la photo qu’elle a accrochée sur le mur de son bureau. Ce garçon, de dos, en haut d’une montagne, face à un lever de soleil, avec au dessus de lui, cette citation : deviens l’artiste de ta vie. Oui, j’aimerais être ce garçon* qui ne doute pas.

(*A une exception près, sa tenue . La coupe de son pantalon tend dangereusement vers le sarouel)

– Respire, dis-moi ce que tu ressens vraiment au fond de toi ?

– Là, maintenant, je ressens l’envie de rentrer chez moi pour succomber à mes plaisirs solitaires, et coupables : me faire livrer un burger, non végétarien, en regardant le replay de la Star Academy, 20 ans après. 

– Tu sais, il n’y a pas de plaisir coupable. Le plus important c’est d’être heureux et d’assumer tous ses plaisirs. Tête penchée, sourire.

– Oui, certes Laura, tu as raison. Mais parles-en directement à mon inconscient qui prend un malin plaisir à me réveiller en pleine nuit. Il s’introduit subrepticement dans mes rêves, en prenant l’apparence d’Hugo Clément. Hugo s’approche de moi, je regarde ses tatouages sur les bras, toujours aussi beau, il me sourit puis me hurle dessus avec la voix de Raphaëlle Ricci : reprends-toi, et avale un comprimé de citrate de bétaïne, maintenant !

– Respire, profite de ta carte cadeau, va par exemple acheter un carnet moleskine vierge. Tu seras tellement bien chez toi, à griffonner tes nouvelles histoires au crayon de bois*. Après tout, tu écris aujourd’hui les pages du premier jour du reste de ta vie.

Là, j’ai craqué. L’écoute attentive, et les conseils positive-mind, ça va bien 5 minutes. Mais pour les appliquer, il faudrait que je sois un garçon dénué de mauvaise foi et doté de réelle volonté. C’est pas mon cas.

(*ou crayon de papier.

deuxième dans la liste des débats d’identité régionale, 

après « Pain au chocolat VS Chocolatine »)

Je remercie donc Laura Delacompta pour ses conseils, et prends mon manteau, démodé, dans l’entrée*. Je pose mon casque sur mes oreilles. Je lance la chanson que j’aime utiliser en bande-originale de mes instants drama : Cassé de Nolwenn Leroy.

(*Si vous avez immédiatement eu la référence à ce moment précis, coeur sur vous)

Vraiment, il faut une fois dans sa vie faire l’expérience d’écouter « Cassé » à fond dans ses écouteurs, en marchant dans la rue, un jour d’automne, les mains engouffrées dans un grand manteau en laine, avec une moue mie-boudeuse/mi rêveuse : « je laisse la place – y a une pause pile à cet instant de la chanson, vous permettant de faire un mouvement de tête vers la gauche, yeux fermés, main droite posée sur le coeur – à qui voudra !». 

J’arrive devant la librairie où je pourrais utiliser ma carte cadeau offerte par mes collègues. Je regarde la vitrine, commence à faire la liste dans ma tête de ce qui m’aidera à stimuler ma créativité. Dans le reflet, je vois qu’il y a juste en face un concept-store présentant la paire de baskets que je trouvais trop bien aux pieds de Patrick, cet influenceur new-yorkais. Toujours plein de clairvoyance, je me dis : bah voilà, c’est de ça dont j’ai besoin pour stimuler ma créativité. Une paire de baskets !

Je rentre, je dépasse ce sentiment de malaise et de complexe face à la beauté du vendeur au bonnet. Avec un grand sourire, il me demande ce qui me ferait plaisir aujourd’hui. À cet instant, j’entends ma voix, incontrôlée, qui part dans les aigus, celle que j’avais juste avant ma mue. Je désigne la paire de baskets. « Très bon choix – Clin d’oeil, sourire – Je m’occupe de toi, dans un instant! ». Sa voix dans ma tête résonne « Je m’occupe de toi dans un instant – Soupir d’adolescent de 15 ans ». Je m’assois sur le petit banc, limite en gloussant. J’essaie la paire, j’hésite. Il me demande :

– Ça va ? Ça fait pas…

– Ça fait pas trop jeune ? C’est ça ?Toi aussi, enfin vous, vous aussi vous trouvez que ça fait trop jeune ? J’en étais sûr, c’est évident. Je suis en pleine crise de jeunisme. Je refais ma crise d’adolescent. Parce que bon, là, vous me voyez sans la coupe au carré de Nicolas, et sans tatouage tribal sur l’avant-bras. Mais ça a failli. Et là, aujourd’hui, je fais quoi ? J’essaie de ressembler à un influenceur new-yorkais, alors que j’habite à Roubaix, et que si je fais le même total look blanc que lui, que Patrick, eh bah j’aurai l’air d’Eddie Barclay. Je veux pas ressembler à Eddie Barclay. Je ferais mieux de rentrer chez moi, d’écrire, parce que c’est pas avec mes blagues actuelles que je vais pouvoir partir en tournée. On est d’accord. C’est ça que tu, vous vouliez me dire ?

– Euh, non, je voulais juste dire : ça fait pas trop serré ? Ça taille petit. Je t’apporte un 44 ! Mais bon, heureusement que tu as essayé. Clin d’oeil, sourire.

– Mais oui, c’est ça ! Heureusement que j’ai essayé, mais oui, merci 1000 fois Patrick !

– Julien.

– Merci Julien, grâce à toi, j’ai compris.

Je sors du magasin, pardon, du concept store, sans rien avoir acheté. Julien, lui, est soulagé de voir se terminer cette séance de psy improvisée avec la version gay d’une sorte de sous-Woddy Allen de Roubaix.

Quelques minutes après, j’envoie un sms à Laura : 

Merci Laura, grâce à toi, et à Julien, j’ai compris que je me mettais trop de pression. Le premier jour du reste de ma vie, ne veut pas dire le jour où je réussis mais le jour où je commence à essayer. Aujourd’hui, j’essaie !

Bisous (accompagné d’une photo d’un carnet Moleskine vierge).

Tout peut changer aujourd’hui, c’est le premier jour du reste de ta vie.

CE SENTIMENT DE SOLITUDE

J’aurais aimé pouvoir annoncer fièrement que cet accident s’est produit avec panache. Une chute lors d’un footing sur les sentiers côtiers de Belle-Île-en-mer aurait parfaitement fait l’affaire.

Mais non, le scénariste de ma vie a préféré me faire marcher au réveil, en caleçon, sur une taupinière. Un petit trou de taupe ridicule en ouverture de cet épisode de mes vacances. Une sorte de Spin-off de la saison 2020 pensée par un scénariste fan de Lost qui a trouvé pertinent de me plonger dans l’abîme d’un confinement dans le confinement.

Je m’étais projeté en équivalent masculin de Jeanne Damas en vacances, portant une marinière, avec un petit panier en osier pour aller sur le marché face à la mer. Accompagné de mon amoureux, j’aurais acheté des palourdes, un petit vin blanc, une baguette et une bougie édition limitée.

Mais non, Gérard (oui j’ai envie d’appeler mon scénariste Gérard) en a décidé autrement. Je l’imagine, façon vieux-petit geek, pépouze, en chemise hawaïenne, sirotant une piña colada, claquettes aux pieds :

« oh lala, une semaine à Belle-Île-en-mer, il va nous soûler. Et gnagna la mer, et vas-y que je te mets du Laurent Voulzy repris par une chanteuse parisienne indé… Faut trouver une idée, vite, sinon il va finir par nous mettre des extraits de Conte d’été d’Eric Rohmer, on va se faire chier ! »

Me voilà donc, deuxième jour des vacances, avec une fracture de la malléole provoquée par une taupe bretonne, habillé en bas de jogging, Birkenstock aux pieds dans une maison de vacances, sur une île, confiné, sans télé, dans une pièce qui empeste les effluves mentholées chimiques de la crème orthopédique.

Mais c’est insupportable cette manie qu’a Gérard de vouloir toujours prendre le contrepied d’une situation qui aurait été certes cliché mais sentimentalement marquante. Tout ça parce que Gérard a eu une fois une bonne idée de rebondissement inattendu, on le laisse faire ce qu’il veut, à tout moment. Gérard vit depuis des années de ses droits d’auteurs d’un tube ringard. Il réapparait une fois de temps en temps pour nous proposer un remake remis au goût du jour, avec un petit twist histoire de faire le job. Gérard, c’est le fils spirituel de M. Night Shyamalan et Patrick Hernandez.

Sa première bonne idée remonte à quelques années (à peine). J’avais 16 ans et m’apprêtais à danser mon premier slow avec Dagmara, ma correspondante polonaise du lycée. On avait passé 10 jours d’échanges intenses. Elle ne parlait pas le français, et mon usage du polonais se limitait à : oui, non, et je suis allergique à la pénicilline.

On partageait le même amour pour la musique. On passait des heures à écouter en autoreverse la cassette deux titres de Nothing else matters de Metallica en se partageant nos écouteurs.

Et ce soir de boum de fin de séjour, elle était là, devant moi, jean neige, trop large, à la taille trop remontée, le carré dégradé à la Rachel reproduit par un coiffeur premier prix : la fille cachée du Jean-Louis David polonais et de Barbara de Stranger Things.

(#justiceforBarb)

Les Spice-girls chantaient Two become one :  Cause tonight is the night, when two become one.

On dansait l’un contre l’autre, baignant dans une odeur de laque très prégnante (oui il fallait au moins un demi-flacon de Ellnett effet satin fixation forte pour maintenir ma mèche en hauteur), jusqu’au moment tant attendu. Ce moment où il faut être souple pour éviter que nos deux coiffures restent collées et vivre un premier baiser à l’arrière-goût de sebum.

Je me suis approché en dansant, pour l’embrasser. Et c’est là que Gérard est intervenu : « oh lala ça va être niais… et gnagnagna ça va s’embrasser de manière naïve et romantique… Faut trouver une idée, vite, sinon il va écrire dans son journal intime que c’était aussi beau que le slow de Vic et Mathieu dans la Boum : on va se faire chier ! »

Idée de Gérard : je trébuche, Dagmara tombe lourdement sur ma jambe droite. Scène suivante, une heure après, dans un hôpital à Cracovie, moi pleurant devant un médecin polonais  : Mam alergię na penicylinę !

(#justiceformichal)

Le professeur polonais demande aux parents de Dagmara :

– Sport ? Basketball ? Handball ?

– Nie : taniec za slow z Spice Girls !

Le médecin a ri. L’infirmière a fait mon plâtre en chantant Wannabe  et m’a dit mój ulubiony Victoria*.

(*moi ma préférée c’était Geri)

Le lendemain, j’ai fait France-Pologne en train, 10h, plâtré, en écoutant dans mon Walkman en autoreverse la chanson de mon acte manqué. Générique de fin. Je n’ai jamais embrassé Dagmara, j’ai choisi allemand 3ème langue et je n’ai plus jamais porté de jogging. Jusqu’à ce jour, à Belle-Île-en-mer, (à peine), (vraiment) quelques années après. Gérard est donc scénariste et costumier de mauvais goût.

Matin du troisième jour des vacances. Je dis à mon amoureux en mode drama :

– ne t’inquiète pas pour moi, profite de l’île, des vacances, ne reste pas cloitré pour moi, je vais bien ne t’en fais pas.

– calme toi Mélanie Laurent ! Je n’avais pas pour projet de rester cloitré à te regarder te plaindre en jogging. Mais je te ramènerai des petites choses du marché pour le déjeuner.

Pendant que lui part vivre sa vie de Jeanne Damas avec le petit panier qui m’était destiné, je me sens comme Emma Bovary : je m’ennuie. Je m’approche de la traditionnelle bibliothèque de maison d’été : une étagère remplie de bandes dessinées, une autre avec des collections de bibliothèques roses et vertes entassées et sur celle à ma hauteur  : Et si c’était vrai de Marc Levy, et SAS à Istanbul de Gérard de Villiers. Je me sentais certes au plus bas mais de là à lire du Marc Levy : jamais !*

(*en plus je connaissais déjà la fin, j’avais vu l’adaptation ciné avec Reese Whitterspoon)

J’opte pour SAS, espionnage teinté d’érotisme. Je tourne les pages, j’ai l’impression d’être un adolescent coincé un été dans la maison de son grand-père. Comme un garçon, en pleine puberté, je me laisse aller. Je pose le livre, je lance une vidéo de la chaine, celle que je regarde en secret, en solitaire. Je mets mes écouteurs, (oui j’aime avoir le son mais j’angoisse toujours à l’idée que quelqu’un puisse entendre ce que je regarde). Les vidéos s’enchainent, je ne vois pas le temps passer, je ne l’entends pas rentrer.

Lui, debout, médusé, un panier en osier duquel déborde une baguette et un papier gras refermant certainement un kouign-amann. Moi, allongé, en jogging, fixant l’écran, dans une pièce empestant le menthol avec à mes côtés ce livre dont la couverture représente une femme aux seins nus. Tout s’enchaine comme dans une série B :

« Mais qu’est-ce que tu regardes? », « C’est pas ce que tu crois »,

« Fais- moi voir alors si t’as rien à cacher ».

Je tourne l’écran, et là apparait devant lui, la chaine vidéo de Hami Mommy. Je ne trouve pas les mots. Comment lui dire ce qui m’attire ? Je ne sais pas ! Pourquoi je passe des heures devant ce vlog sud coréen à regarder Hami, au ralenti, dans une ambiance ouatée, sous une lumière passée au filtre crema, faire toutes ces choses que dans la vraie vie je ne fais pas : fabriquer des rangements en carton recyclé, préparer un bibimbap, rafraichir des draps avec de la fleur d’oranger.

Mais Louis-Arthur, pourquoi tu ne veux jamais faire ces choses avec moi ? Tu me dis que c’est à cause de tes allergies ! Ça ne te suffit plus de me regarder le faire ? Pourquoi ?

– Bah je sais pas, demande à Gerard.

– Louis-Arthur, qui est Gérard ?

Je n’ai pas vu Belle-Île-en-mer, mais désormais, comment Laurent : je connais ce sentiment de solitude et d’isolement.

Orgueil, Larusso et Préjugés

A l’évidence, Augustin Trapenard ne débarquera pas ce soir, accompagné d’un.e journaliste de Konbini, chez moi, à Roubaix. Malgré mes « subtils » appels du pied, ma dernière vidéo, mon teasing sur la blague du poulet, je n’aurai pas l’occasion de citer mon auteur.rice préféré.e à son micro. Alors quand Pauline m’a demandé comment j’allais organiser ma nouvelle bibliothèque, si je comptais ranger mes livres par couleur, par auteur.rice, par éditeur.rice, j’ai répondu : 

« Excuse-moi mais je suis au-dessus de ces considérations ! J’ai un rapport sensoriel et immédiat à la lecture, Je ne vais pas donc pas me laisser dicter ma pensée par un classement contre-intuitif qui aboutirait à des choix de lectures guidés par un ordre alphabétique, ou pire, esthétique, avec pour objectif une course aux likes sur instagram ! 

– On en parle de cette sortie en mode drama ? Moi, c’était juste pour t’aider à aller jusqu’au bout de ta story ! Comme tu as déjà montré TOUTES les étapes de réaménagement de ton bureau avec 15 effets polaroid et une musique jazz… D’ailleurs, comme, c’est ton chéri qui a tout monté, tu devrais peut-être le taguer ?Ah bah non, je suis bête, il s’en moque. Il n’est pas très réseaux sociaux, lui.

– Il n’est pas très réseaux sociaux : LUI. Ah bah bravo la subtilité. Merci de souligner mon inconsistance. Merci de me rappeler la chance que j’ai d’être en couple avec un garçon manuel, dénué de toute quête de reconnaissance superficielle, lui ! Et puis on est sur intagram. Pas sur le plateau de « Y a que la vérité qui compte » où mon amoureux serait caché derrière un rideau pour revendiquer la paternité du montage de trois étagères devant deux animateurs en costume Devred, ma mère et la France entière ! 

– Ne t’inquiète pas, vu ton compte instagram, tu es loin de faire une annonce devant la France entière.»

Avec Pauline, on cultive depuis des années une amitié fondée sur une franchise mutuelle, un soutien sans faille dans des grandes étapes de nos vies. 

J’ai attendu avec elle, sur le parking du Zenith, sous la pluie, pour qu’elle obtienne un autographe de Patrick Fiori. Elle a été à mes côtés pendant mon éprouvant sevrage des cigarettes royales à la pêche (#larocknrollattitude). Je l’ai convaincue de ne pas citer « Ally McBeal » pour son entretien dans un cabinet d’avocats. Elle m’a aidé à lever mon dépôt de plainte au commissariat lorsque je croyais qu’on avait volé ma 4L*

*En fait je l’avais juste oubliée sur le parking d’un supermarché.

J’ai rappelé à Pauline qu’elle minimisait les efforts que cela me demande de soutenir moralement mon amoureux dans les tâches manuelles. J’ai quand même préparé une playlist pour créer une ambiance à la fois apaisante et motivante. Je suis plus dans la direction artistique que technique. De toute façon, depuis l’accident Quechua*, il a été communément décidé que je resterais éloigné de tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à du montage et du bricolage.

*en résumé, j’ai voulu essayer une fois de monter une tente quechua en la dépliant comme dans la pub, mais dans le salon. Le format était plus grand que je pensais. J’ai bloqué la porte d’entrée. Impossible de la replier. Ça s’est fini avec un œil explosé, un appel aux pompiers et une extraction par la fenêtre du salon.

J’ai beau faire des captures d’écran de passages de romans,de fantasmer ce moment où, en soirée, je pourrais briller en citant ce passage de Sally Rooney avec un verre de vin dont j’aurais pu deviner le cépage et l’année, ça ne marche pas. Il me suffit d’un demi-verre pour être éméché, je ne me sens pas à l’aise dans le moindre débat entre amis, qu’il soit littéraire ou politique. Ma dernière contribution à la discussion sur les effets du confinement sur notre perception du temps s’est résumée à  :

« Tu oublieras, tous ces jours, tout ce temps, qui n’appartenait qu’à nous ».

*Mon cerveau est programmé pour retenir plus facilement Larusso que Jean-Jacques Rousseau.

La vérité c’est que je n’aimerais pas trop qu’Augustin Trapenard débarque ce soir, sans prévenir. Je n’aurais pas eu le temps de créer l’ambiance propice, de préparer ma tenue (un juste équilibre négligé-habillé), ni de chauffer ma voix pour dire : voilà Augustin, ceci est mon bureau, à moi, car oui, c’est important d’avoir « une chambre à soi ».

J’aimerais être ce garçon à la fois sombre et solaire, qui en interview pourrait dire à quel point Virginia Woolf a eu un impact sur sa création et terminer le récit de son parcours, semé d’embûches, d’hésitations et de failles (très important les failles), par la lecture d’Ariel de Sylvia Plath. 

« Un moment de stase dans l’obscurité. Puis l’irréel écoulement bleu Des rochers des horizons*». 

* le tout prononcé dans un souffle de voix quasi extatique

Malgré tous les livres que j’ai pu lire pendant le confinement, ma bibliothèque est loin de ressembler à celle d’Augustin. Entre des guides sur des pays où je ne suis finalement pas allé, des livres du lycée, et quelques restes de Pinguin Books datant de la première année de fac d’anglais, y a pas de quoi faire un épisode du Club lecture. 

Et puis, ai-je vraiment envie de bafouiller devant Augustin, de lui dire à quel point Taylor Swift a eu un impact sur ma création, enfin « création ». Godiche comme je suis, je ne pourrais pas m’empêcher de rougir, de lui dire que d’être devant son micro, c’est un peu un rêve devenu réalité, la main posée sur le coeur avant de faire une reprise au clavier de Reality de Richard Sanderson. 

« I met you by surprise, i didn’t realize, that my life would change, forever* »

* interprété avec une voix chevrotante, quelques regards en coin bien gênants

Deux minutes après, Augustin demanderait au service de sécurité de la Maison de la Radio de me faire sortir immédiatement. Ai-je vraiment envie de cela : non !

– Euh, Louis-Arthur, je te parle ? Toi, t’étais encore dans ta tête en train de répéter ton interview pour Boomerang !

J’avoue, j’ai une légère obsession. Parfois il m’arrive même de me trouver des points communs avec Augustin. Comme lui, j’ai une voix posée. J’ai commencé mes études en fac d’anglais. Mais la comparaison s’arrête là. Ma première rupture amoureuse ne m’a pas conduit comme lui à prendre l’avion pour les Etats-Unis, ni à me faire un tatouage avec les paroles de « Case of you » de Joni Mitchell sur tout le bras*. Non. J’ai seulement passé quelques séjours linguistiques d’été à Plymouth. Là-bas, j’ai embrassé Steven dans la chambre du pavillon de chez ses parents sur « La Isla Bonita ». Et pour me remettre de mon départ, de la fin de notre longue relation de trois semaines avec lui, j’ai chanté avec Pauline « Like a virgin » imbibé de Saké dans un vieux karaoké japonais dans le 10ème arrondissement de Paris.

Finalement, j’ai opté pour un rangement par maison d’édition. J’ai trouvé un angle permettant de donner l’impression que ma bibliothèque était prête pour la Grande librairie. J’ai posté une photo, mis un filtre, choisi « A case of you » de Joni Mitchell pour accompagner la story. J’ai tagué Pauline qui a elle même repartagé la photo. On a pris un thé. On s’est dit que quand même depuis le karaoké japonais à Paris on avait bien mûri. Elle m’a rassuré en me disant que c’était évident qu’après le confinement les gens allaient se ruer sur mon spectacle à Paris. « Non mais attend, c’est sûr que tout le monde aura envie d’écouter un garçon névrosé raconter sa vie pendant une heure, avec en plus des références à la Boum ! La France n’attend que ça. Ça va cartonner. Ta blague sur le poulet va tellement marcher qu’Augustin viendra, que tu auras eu le temps de t’y préparer. Ce sera trop bien. T’es prêt pour l’après confinement. ». Oui, Pauline sait aussi mentir quand il le faut.

J’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés”

Jean-Jacques Rousseau

UN JOUR PARFAIT

Je ne sais pas lequel de nous deux était le plus gêné par ce lourd silence qui régnait. Pourtant, dès son arrivée, j’avais essayé de le mettre à l’aise. Un café ? Un peu de musique ? Une visite de la maison pour voir mes derniers petits objets chinés ? Face à son absence de réaction, j’ai compris que Sasha, 3 ans et demi, et moi, on ne partageait pas du tout les mêmes goûts ni centres d’intérêts. 

Quelques jours auparavant, la maman de Sasha m’avait demandé comment s’organisaient mes journées en ce moment. J’avais répondu comme si j’étais interviewé pour « Une journée avec » du magazine Elle : débordé. J’expliquais à quel point je mettais à profit cette période pour me recentrer et retrouver l’essentiel. Levers au petit jour, déjeuners équilibrés, promenades en nature, siestes et lectures. Le tout ponctué de séances intenses de création artistique. #backtobasics. 

Elle m’a répondu : « parfait, tu ne fais donc rien, je te dépose Sasha mercredi prochain. Je n’avais personne pour le garder ». N’ayant aucun contre-argumentaire à présenter, j’ai dit : ok.

*Les 3 vidéos et l’unique chronique publiées depuis janvier ne plaidaient pas en faveur de ma soi-disant surproductivité artistique.

J’avoue que j’ai toujours été un peu circonspect face à toutes ces stories que je vois souvent défiler. Celles de mes amis qui ADORENT les moments passés avec leurs nièces et neveux, l’air trop heureux de donner des graines à des poules* dans des fermes pédagogiques. Ils s’affichent avec une sorte d’autosuffisance. La même que celle qu’ils dégagent quand ils postent ensuite des photos de leur soupe maison composée de légumes dont ils connaissent même le nom. 

*j’ai la phobie des poules. Une ligne à ajouter dans la liste de mes névroses ridicules et inexpliquées.

J’ai bien eu quelques occasions de cohabitation avec des enfants ces dernières années. Comme cette fois où j’avais emmené les filles d’un ami voir « Paddington 2 » au cinéma. Dans l’ensemble, ça s’était plutôt bien passé. Certes, en plein milieu de la séance, c’est moi qui avait dû être consolé tellement j’avais pleuré devant le passage où Paddington se retrouve emprisonné. 

Mais là, c’est la première fois que j’allais me retrouver en cohabitation directe avec un enfant, dans mon environnement, pour une journée complète. Outre ma méconnaissance totale du langage, du comportement, du sujet « enfant », J’étais franchement inquiet. Je contemplais les murs blancs de mon salon en étant hanté par les traces de doigts imbibés de pâte à tartiner bio collés sur mes magazines par le neveu de mon amoureux l’été dernier. Comment allais-je l’occuper ? Ma déco allait-elle résister à cette journée ?

Mon amie m’a rassuré : «  Ne t’inquiète pas, Sasha et toi vous avez plein de points communs, tu verras. Il est très timide et réservé, mais une fois lancé, il n’arrête pas de parler, même quand on fait semblant de l’écouter. Il ne sait pas faire à manger, il n’a pas encore développé toute sa motricité, et il s’endort au bout de 5 minutes dès que tu le mets devant une télé. » N’ayant à nouveau aucun contre-argumentaire à présenter*, j’ai répondu : bah, ok.

*cette description étant plutôt fidèle à ma réalité.

Pour partir sur de bonnes bases, j’ai invité Sasha à s’asseoir pour discuter du programme de la journée. J’avais bien compris que ni le café, ni ma déco, ne l’intéressaient. Je lui ai précisé que lui et moi n’avions pas choisi cette situation, qu’il fallait débloquer la communication. J’ai ajouté : « tu sais Sasha, je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation ». Toujours un silence complet, accompagné cette fois d’un regard assez médusé.

Et comme par magie, alors qu’il était assis sur mon fauteuil Alky, il a pointé du doigt le magazine en haut de la pile sur ma table basse : « tu peux me raconter une histoire ? ». C’était un vieil exemplaire de Elle. Je me suis dit que la rubrique « C’est mon histoire » pourrait faire l’affaire. On a tourné ensemble les pages jusqu’à arriver sur la page présentant le témoignage de Christelle, 35 ans, qui a vaincu sa timidité en faisant l’amour en extérieur à plusieurs. J’ai bafouillé en lui disant que cette histoire n’était en fait pas très intéressante. Sasha a insisté pour savoir de quoi ça parlait. 

« Eh bien, en fait, tu vois, Christelle était très triste car elle n’avait pas d’amoureux. Comme elle était très timide, elle n’osait pas parler aux garçons. Un jour, elle était toute seule à la plage. Maxime et Stéphane sont venus l’inviter à jouer au ballon. Elle leur a dit oui. Pour la remercier, Maxime lui a fait un bisou sur la joue gauche. Stéphane sur la joue droite. Elle a ri. Depuis, elle n’est plus timide. Elle a compris que, pour elle, le plus important n’était pas d’avoir un amoureux mais plein de copains pour jouer avec elle sur la plage ». 

J’ai rougi. Mais Sasha a eu l’air ravi. Il a pris le magazine suivant et m’a dit : « une autre histoire ! » Un magazine déco. Je me suis pris au jeu.

« Il était une fois Marie-Pauline qui vivait avec ses trois enfants, Marius, Marcel et Chrysoline, et son compagnon, Pierre-Alexandre. Ils vivaient dans un appartement à Paris, devenu trop petit. Un jour, en se promenant dans la rue, une bonne fée lui a remis par hasard les clés d’un château avec 12 chambres et 4 salles d’eau. Elle a emmené toute sa famille avec elle. Mais des vilains locataires avaient enfermé l’esprit du château sous un affreux lino et du parquet stratifié. Avec tout son courage, et son budget illimité, Marie-Pauline a réussi à récupérer le sol en terrazzo et a libéré l’esprit du château. Ce que fait Marie-Pauline dans la vie aujourd’hui ? Personne ne le sait vraiment. Ce que l’on sait, c’est qu’ils vivent désormais heureux et organisent des fêtes pour leurs enfants, habillés en collection capsule dessiné par Pierre-Alexandre, créateur de mode et DJ ». 

C’est à ce moment précis que la complicité est née ! Nous avons pris des feutres et dessiné chacun notre château rêvé. On a échangé nos dessins. On est tombés d’accord pour dire qu’il était plus doué. On a profité d’une éclaircie pour sortir dans le quartier. Je me suis rendu compte qu’il mettait effectivement autant de temps que moi pour s’habiller. On s’est pris par la main. On a savouré notre popularité aen marchant au ralenti devant mes copines du club lecture et 3ème âge. J’ai apprécié qu’il trouve aussi normal d’acheter des mini-beignets au chocolat à 11h du matin. De les manger à 11h30 pour se remettre du kilomètre à pied parcouru. Et de quand même apprécier les coquillettes gruyères ketchup nuggets végé pour déjeuner. On a équilibré avec une compote sans sucre ajouté*.

*juste après avoir vérifié qu’il restait bien quelques mini-beignets pour le goûter.

J’avais pour consigne de plutôt s’aérer après manger. La météo était de mon côté. Il a plu sans discontinuer. Alors on s’est installé devant mon programme préféré « La fête à la maison, 20 ans après ». On s’est endormis cinq minutes après. Au réveil, on n’a pas su déterminer qui de nous deux avait le plus bavé sur le nouveau plaid acheté par mon amoureux. On a écouté des vinyles. J’ai ressorti les livres disque de mon enfance. On a dansé sur la chanson de « 1 rue Sesame », on a écouté deux fois l’histoire de Basil Détective privé. On a relu l’histoire de Marie-Pauline au goûter.

Juste avant de le voir partir, je lui ai préparé en souvenir de cette journée, un tote bag dans lequel j’avais inséré le livre disque de Basil détective, mon dessin raté, et l’article du magazine déco. On a essayé de se faire un check avant de partir. Ça m’a rappelé à quel point je n’avais pas fini de développer ma motricité.

J’ai terminé cette journée fatigué mais heureux. J’espère que cette journée particulière aura peut-être compté pour lui. Que dans quelques années, lorsqu’il sera amené à prendre une des décisions les plus importantes de sa vie, il se souviendra de moi et osera dire non : il est hors de question de recouvrir ce sol d’origine d’un lino ou d’un parquet stratifié.

LA CONFUSION DES ÂGES ET DES SENTIMENTS

J’entre dans cette salle de concert bondée, pour voir ce groupe de rock indé, un jeudi soir, mon gobelet de bière à la main : j’ai l’air heureux. Je souris en étant fier de moi. Je me dis que malgré les années qui passent, à peine, je continue de sortir en semaine. 

J’avais tout de même un retroplannning interne, avec un objectif précis : être à 23h au lit. 

Cela supposait que l’heure affichée sur le billet soit celle du début du concert, qu’il n’y ait pas de première partie, et que je n’attende pas le rappel pour être dans les premiers aux vestiaires.

Rapidement, je comprends que l’objectif ne va pas être atteint. Il y a une première partie. Je ne peux pas manifester extérieurement l’agacement provoqué par cette attente indéterminée. En effet, tout le monde semble trouver normal de ne pas savoir quand le concert va débuter, tout en respirant des effluves caramélisées écoeurantes de cigarettes électroniques.

Je commence à regretter d’avoir pris trop tôt la première bière de la soirée. Alors que je le sais que je ne vais pas en prendre une autre. La bière des concerts ne me réussit jamais. Je regarde autour de moi, le concert sera debout, c’est confirmé. Je vais donc me retrouver toute la soirée, sur mes deux jambes, ma veste pesante nouée à mon tote bag, le vestiaire étant fermé. J’aurai à la main mon gobelet, collant, sans jamais pouvoir le poser. Ce même gobelet qui finira dans ma cuisine, parce que je n’aurai pas le courage de récupérer la consigne.

J’atterris dans mon lit à plus de minuit, avec ma tisane nuit calme, à espérer que ma veste va se défroisser, à culpabiliser, parce que le gobelet était sensé être ramené pour être réutilisé et qu’il va désormais jurer dans la déclinaison thématique de mes tasses en céramique. Cette soirée, c’était il y a pile un an, juste avant le confinement. Lorsque j’étais encore dans le déni. Je n’avais pas conscience que j’avais vieilli.

Certes, j’avais été un peu surpris, lorsque devant un énième replay, intérieurement, face à cet écran, je me suis dit : « Ross, Chandler, Rachel et Monica ont l’air désormais plus jeunes que moi ! ». Mais j’ai continué à faire comme si… J’ai même mis sur le dos de cette année confinée le fait que j’avais pour la première fois réussi à maintenir une plante verte plus de 3 semaines en vie. 

Le bonheur des couchers à 22h, l’apaisement provoqué par le fait d’être devant la Grande librairie en direct à la télé, l’attente impatiente du lot de cassettes audios achetées à Jacky59 sur le bon coin, l’excitation hebdomadaire de découvrir les nouveautés déposées dans la Boite à livres de la rue d’à côté, les sachets de tisane préparés par mon épicier bio, les discussions sur la météo et la prochaine réunion du comité d’animation du quartier, avec Rosine, Jeanine et Marie-Anne*…

* je suis à deux doigts de m’inventer une filiation avec une personne âgée de l’epahd du quartier.

Leur club de lecture est super réputé.

Je me raccrochais aveuglément à tous ces petits riens qui attestaient ma prétendue jeunesse et mon immaturité adolescente permanente :

– ces emballages de pâtes systématiquement gardés,

(pour vérifier à chaque fois le temps de cuisson au cas où ça aurait changé depuis toutes ces années)

– ces courriers jamais décachetés et placés directement dans le tiroir du bas du bureau,

(tant qu’on a pas ouvert, on ne sait pas, tant qu’on ne sait pas, on peut plaider l’innocence)

– cette casquette récemment achetée.

(sans jamais s’avouer que c’est pour cacher une calvitie encore mal acceptée)

Le déni. Ce même déni qui me pousse régulièrement à scénariser ma vie au ralenti sur des vidéos en story, sur fonds de Simon and Garfunkel et de filtres effet sépia. Tout ça pour me donner l’impression de vivre la vie d’un réalisateur cool, indé et new yorkais. Mais un soir, dans mon salon, à Roubaix*, ce message est apparu : « Les amis, je vous présente Louis-Arthur. Il a vu la Star Academy 3 à la télé quand il était adulte. Il va pouvoir nous raconter »

* Roubaix, présenté comme le Brooklyn de Lille**

** spirale infernale du déni

Ce soir précis, où mon amie Céline m’a montré comment regarder sur Twitch le live n°4 animé par FlonFlon musique dans un salon numérique. Je me suis senti comme une personne âgée invitée à témoigner du passé pour un exposé devant les élèves de la 3ème B. Derrière tous ces messages, accueillants, bienveillants, je sentais bien que tous les participants avaient envie de me demander : en vrai, c’était comment ? 

J’ai senti tomber sur mes épaules le poids de la responsabilité. Celle de parler de mon fait de gloire : « oui, j’ai appelé un numéro surtaxé avec un téléphone à clavier pour sauver Patxi ». Est-ce que je regrette mon vote aujourd’hui ? Non, toujours pas. Mais c’est surtout ce soir là que j’avais compris que j’avais vieilli. Je voyais défiler ces messages où l’on présentait comme « vintage » des films que j’avais vus au ciné au moment de leur sortie.

Pendant des années je vénérais de manière quasi fanatique toutes celles et ceux qui avaient pu découvrir la Boum 2 en 1982 dans des cinémas aux fauteuils oranges et marrons datant des années 70. Et ce vendredi, à 20H10, j’étais passé de l’autre côté, et je ne pouvais que confirmer : oui, j’ai vraiment vu Titanic lors de sa sortie en 1998.

Je ne suis pas resté jusqu’à la fin du direct (et de toute façon, je savais qui allait être éliminé). J’ai rabattu mon écran. Je me suis préparé une tisane. Installé, sous mon plaid, j’entendais résonner les notes et paroles de cette chanson de Bright Days :

« This is the first day of my life, swear i was born in the doorway ».

A 21h10, ce vendredi, je prenais conscience de mon âge, en 2021, en pleine période de confusion des âges et des sentiments. Que l’on ait 20, 30, ou 50 ans, on est aujourd’hui dans la même incertitude, face à un lendemain incertain. J’ai réfléchi, et j’ai pris une décision, LA décision, celle d’assumer enfin mon âge, d’arrêter de vivre dans le déni et d’écarter l’idée d’acheter prochainement un jean taille haute. S’il fallait bien retenir une leçon du confinement, c’était d’arrêter de fuir l’idée que le temps passe et de vivre pleinement le temps présent.

J’ai été sorti de mes pensées par l’arrêt de la Face A du vinyle. Je me suis dit que si j’ajoutais une bougie à côté, avec un filtre un peu sépia, à côté de la platine, ça pourrait faire une story trop sympa. C’était évident pour moi, que la France entière, enfin son panel représentatif composé de 53 personnes, avait besoin de voir ce moment capturé pour l’éternité d’instagram. Pour appliquer ma résolution d’arrêter les futilités, j’ai ajouté une citation.

22H. Après avoir eu trois réactions à ma story, satisfait de mes profondes réflexions d’homme mûr et assumé, j’ai allumé la télé : la Boum 2, sur TMC. J’ai replongé. Paris, années 80, pulls sur les épaules, k-way noués, Vic, Philippe, assis, dans un concert devant un groupe indé, une fin de soirée, un baiser, dans une cabine téléphonique, sous la pluie. Entre la vraie vie et le déni, je pense avoir choisi…

This is the first day of my life

Swear I was born right in the doorway

I went out in the rain, suddenly everything changed

They’re spreading blankets on the beach

– BRIGHT EYES –

TOUT DOUCEMENT

Le discours que j’avais prévu mentalement pour la remise de mon Molière du one man show de l’année présentait un juste équilibre d’humour et d’émotion.

Avec une voix que j’avais du mal à maitriser, tant les larmes commençaient à monter, j’expliquais que tout avait commencé en 2020, quand j’avais pris la décision la plus raisonnée : celle de tout quitter professionnellement pour me lancer dans l’humour, de plonger dans le grand bain de ma nouvelle vie. Ça semblait tellement évident qu’avec 8 mois d’expérience scénique en scènes ouvertes gratuites, 123 abonnés, et des représentations à guichets presque, pas, du tout, fermés dans des salles de 43 places :

le public, le succès, la France n’attendaient que moi.

Je ne tombais à aucun moment du côté du discours en mode « développement personnel » grâce à quelques touches d’auto-dérision et de second degré savamment placées.

Il y a bien évidemment eu une citation d’un artiste que personne ne connaissait. Mais à la fin c’était évident, tout le monde allait pleurer pendant que je regagnerais mon siège, dans mon costume dessiné par Alexandre Mattiusi* exprès pour l’occasion.

(*notre amitié étant née ces derniers mois, lors de notre rencontre sur le plateau de Quotidien)

(Une telle évidence et complicité artistique étaient apparues entre lui et moi)

Je me serais assis de nouveau à côté de Leila Bekhti. Elle m’aurait souri. Moi aussi. Fin.

Mais ça c’était avant de découvrir que l’école de la vie 2020 allait transformer mon grand bain en pédiluve. Et que je finirais à faire mon discours en t-shirt blanc et jean usé tout seul dans mon salon à Roubaix.

J’ai toujours un peu de mal à expliquer pourquoi je me suis si tardivement lancé sur la scène. Je pourrais me cacher derrière une certaine pudeur et timidité, alors qu’en vrai c’est dû à mon retard moteur. Je suis quelqu’un de lent. Je prends conscience des choses toujours très longtemps après tout le monde.

(J’ai notamment découvert à 25 ans que les départements étaient classés par ordre alphabétique)

D’ailleurs « Lent mais sérieux », c’est l’appréciation, que Monsieur Leonard, mon professeur de sport, au collège, avait inscrit sur mon bulletin de classe, au premier trimestre de 3ème.

C’est une description assez fidèle de ce que j’étais et reste aujourd’hui. Je me revois lors de mon premier cours de sport dans le gymnase : bras de 15 millimètres d’épaisseur, dans un t-shirt Waikiki beaucoup trop grand, un short, beaucoup trop large, converses au pied, les baskets les moins adaptées pour le sport.

En me voyant sortir ainsi des vestiaires, Monsieur Leonard et mes camarades avaient décidé d’un commun accord : que le concept de sport et moi, ça ne semblait pas raccord.

Rassurez-vous, je n’étais pas celui qu’on appelait en dernier lors de la constitution des équipes de hand ou de volley. Lors du premier cours, j’ai même essayé de rattraper ce ballon qui m’était destiné.

Je n’ai pas senti en moi monter la moindre pulsion de Jeanne Hazuki. Pris de panique, j’ai reculé, trébuché et atterri sur une masse pâteuse et visqueuse, qui ressemblait à un millefeuille de tapis bleus, s’effritant comme une pâte feuilletée, collés les uns aux autres par un mélange de transpiration macérée.

Après cela, on ne m’a plus jamais appelé. J’ai donc passé des trimestres entiers tranquillement installé à bouquiner sur des gradins. J’ai été protégé de ce qui s’apparentait au loin à un espace de torture pour adolescents.

Il y avait celles et ceux qui étaient assurés, qui parlaient fort, qui portaient fièrement leurs hauts de survêtements oversize, satinés, aux manches roses vertes et violettes. Et il y avait les autres. Celles et ceux à qui on ne laissait ni le temps, ni la place, dont on se moquait.

Je ne sais pas comment m’expliquer que toutes les années qui ont suivi, je suis passé entre les nombreuses balles de volley. J’ai l’impression d’avoir un peu été mis de côté de comme Will dans « Stranger Things », sauf que le monde parallèle dans lequel j’ai été plongé avait été préalablement filtré.

Et un soir, je suis rentré pour la première fois dans un bar où était organisée une soirée « Comedy ». J’ai vu se rejouer la même scène que sur ce terrain de volley. Cette fois, celles et ceux qui parlaient fort passaient en dernier. Les autres étaient autorisés à passer en premier mais leur parole était écourtée.

J’ai eu comme un déclic, je me suis rappelé qu’au départ, moi aussi, je fais partie de ceux qu’on appelait en dernier. J’ai juste eu la chance d’avoir été oublié. Il ne m’était pas possible de ne pas rejoindre mon équipe, peu importe la force des balles de volleys qui allaient être envoyées.

Ma timidité a repris le pas. Je me suis dit que je ne pouvais pas monter sur scène : trop vieux, trop pudique, trop coincé.

J’ai pris la décision d’écrire un article engagé, pour dénoncer l’absence de parité sur cette scène, le manque d’inclusion, ou de visibilité LGBT. En pleine nuit, je m’y suis mis. J’ai écrit un texte que mentalement j’imaginais virulent et révolté.

Au réveil, j’ai relu ce texte qui ressemblait moins à un pamphlet qu’à un exposé de 3èmeB, naïf et gênant, mais au final assez marrant.

Alors que je pensais avoir écrit un discours qu’Harvey Milk aurait pu prononcer, je me retrouvais avec texte aussi virulent qu’une plaidoirie de Elle Woods dans « La Revanche d’une blonde* ».

(*Objection !)

Mais cette fois, je n’ai pas laissé tombé, je ne suis pas retourné sur les gradins. J’ai rejoint l’équipe de celles et ceux qui avaient récupéré les vestes satinées, roses, vertes et violettes de leurs parents. L’équipe de cette jeune génération qui a décidé de prendre les choses en main.

Certes, il y a eu au départ quelques interrogations. Il n’était pas évident de comprendre ce que je faisais là, à parler d’une voix beaucoup trop posée, avec des tenues d’un autre temps, en racontant des histoires surannées. Très vite, ces humoristes (beaucoup) plus jeunes que moi ont compris que j’avais envie d’être là, à leur côté, pour faire barrage à ses balles de volley qu’on continue d’envoyer. Parce que même sur des scènes d’humour aujourd’hui, il est parfois difficile de trouver sa place, quand on est une femme, un homme, lgbt, en questionnement. Il aurait été plus facile pour moi de me cacher derrière mes écrits mais :

« L’histoire de l’homme n’est pas à écrire, mais à vivre.

Et c’est justement cela qui fait la force de l’homme »

Vasco Varoujean

Alors quand dans quelques semaines, mois, nous serons en mesure de replonger dans le grand bain, je remettrai mon costume dessiné par Alexandre, mon AMI, et terminerai tout simplement en disant :

« Merci à vous, à toi, Leila, de m’avoir laisser entrer dans ta vie, et merci au jury, c’était déjà un honneur que d’avoir été nominé ».

Bonne soirée !

Tout doucement

Envie de changer d’atmosphère, d’altitude

Tout doucement

Besoin d’amour pour remplacer l’habitude

Des attractions désastres (Partie 2/2)

LA TROISIEME FOIS. Mon style était désormais affirmé. Je portais toujours mon polo jaune Lacoste un peu passé, sous un petit blouson de daim, Stan Smith aux pieds. Je m’imaginais dégager un air d’étudiant au look à la fois rock et preppy (alors qu’en vrai je vais avoir l’air aussi rock et sauvage que Vianney).

Je l’avais rencontré au comptoir du bar de la MJC. J’étais venu assister au concert d’un groupe de rock formé par mon meilleur ami. Il portait une chemise à carreaux sous un perfecto. Je me suis dit qu’il fallait que je commande une boisson qui renforcerait mon image rock et sauvage. J’ai pris un Monaco.

Entre une reprise déformée de Nirvana et un titre honteusement emprunté à Creep de Radiohead, il s’est approché. On s’est posés des questions en hurlant dans nos oreilles. Je n’étais jamais vraiment sûr de ce qu’il me demandait. Mais par sécurité, je répondais toujours oui. A la fin, j’ai pas réussi à applaudir avec mon verre dans la main, mais j’ai quand même hurlé : c’était bien !

On a fini par partager un croque-monsieur mal réchauffé sur un comptoir en formica. Pendant que j’essayais désespérément de coupe une tranche de pain de mie ramollie avec un couteau en plastique, il m’a dit : j’ai la dernière saison Friends en DVD, ça te dit ?

On est montés dans sa twingo noire, pour rejoindre la cité universitaire de Nanterre. Une odeur de tabac froid se mélangeait à celle de pomme verte synthétique, émanant d’un désodorisant en forme de sapin. Il s’est garé sur un parking mal éclairé, j’ai eu des flashs du film « Souviens-toi l’été dernier ».

On est rentrés dans sa chambre de 12m². Le mur était recouvert de toile de verre aux motifs géométriques, couleur blanc passé ou cassé, je n’arrivais pas à trancher.

Au sol, une pile de linge sale débordait d’une corbeille en plastique. Face à moi, une vitrine dans laquelle se trouvaient des figurines de mangas japonais et des verres à bière qui n’avaient à priori jamais été nettoyés. Sur le mur, des posters de Buffy contre les Vampires, de X-Files et Smallvilletrahissaient sa passion pour la trilogie du samedi.

Il a lancé la B.O. de Pulp Fiction et déposé un torchon par-dessus une lampe de chevet pour une ambiance tamisée. Je n’arrivais pas à me concentrer. J’imaginais un départ de feu, un incendie meurtrier, qui finirait en légende urbaine. De moi ne resterait qu’un corps brûlé à côté d’un échantillon de polo jaune délavé.

J’ai une fois de plus pris la fuite. Mais cette fois, je suis allé directement en parler à mes parents. J’avais établi une belle relation de confiance avec eux. Ils allaient certainement pouvoir m’aiguiller. Ils sont restés bouche bée. Ma mère m’a pris un rendez-vous avec ce jeune psychologue dont elle avait entendu parler.

LE VERDICT. Il portait des lunettes à la monture noire épaisse, un pull en cachemire au col rond bleu foncé, une mècue qui semblait naturellement brushée. Il dégageait un flegme anglais qui m’a tout de suite attiré.

J’étais allongé sur une élégante banquette en velours vert foncé. Lui était assis sur un fauteuil. LE fauteuil que je voyais dans tous les magazines de décoration de mes parents. Celui dessiné par Charles et Ray Eames au cuir noir un peu écaillé.

Je lui ai tout raconté. J’avais l’impression de flotter comme Isabelle Adjani dans le clip de Pull Marine. Je me sentais gêné de dévoiler des secrets qui me paraissaient si intimes. (Alors qu’au fond, au niveau transgression, ça ressemblait plus à un album de Martine).

Une pause, un souffle, puis son verdict est tombé :

– Il me semble évident que vous souffrez de décophobie !

– De décophobie ? Mais qu’est-ce que c’est ?

– C’est une pathologie qui se traduit par une intolérance aux vilaines décorations d’intérieur. Une vilaine décoration d’intérieur influe sur votre désir, ça vous bloque tout !

– Mais c’est ridicule !

– Pas du tout. C’est très courant chez des personnes qui comme vous ont été élevées dans un milieu beaucoup trop protégé, focalisé sur l’apparence, par des parents qui vouent un culte à la décoration d’intérieur.

Je me suis relevé, comme un signe de protestation : objection !

J’ai défendu mon point de vue, celui d’un garçon qui pense plutôt avoir besoin de temps, de sentiment. Un garçon qui refuse l’image dans laquelle on enferme le désir masculin. Celle qu’on représente dans les films. Ces garçons qui donnent toujours l’impression d’être prêts à tout moment à se laisser aller, y compris dans des conditions hygiéniques ou climatiques pas franchement propices.

Tout en prononçant fièrement ma plaidoirie, j’ai quand même commencé à remarquer que les couleurs de son bureau étaient parfaitement assorties à celles de ses yeux. Je ressentais vraiment une agréable sensation avec cette bougie à l’effluve boisé, associé à des notes de cuir poudrées. J’ai également failli m’interrompre pour le féliciter d’avoir choisi cette reproduction de David Hockney.

Une fois mon argumentaire terminé, il m’a regardé d’un air un peu suffisant, à la fois énervant et attirant. Il me rappelait Hugh Grant dans « Quatre mariages et un enterrement ».

– Très bien a-t-il repris. On va faire un exercice. Là, par exemple, Louis Arthur, je vous sens un peu troublé.

– C’est faux, dis-je tout en inhalant une bouffée de Ventoline.

– Ne mentez pas, je le vois.

– Peut-être. Un peu.

– Si je m’approchais de vous, maintenant, ne vous sentiriez-vous pas prêt à vous laisser aller à votre désir ? Que me répondriez-vous ?

J’avais envie de lui dire que d’une part c’était une méthode qui ne me semblait pas très éthique. Que d’autre part, cela ressemblait à un scénario légèrement ringard d’érotisme chic.

Mais j’étais malgré tout tenté d’accepter. En plus j’avais vérifié, mon déodorant ne m’avait pas lâché.

J’ai osé, j’ai répondu que oui, j’étais effectivement troublé Je me sentais prêt

Il s’est approché, et d’un ton à la Christian Grey m’a demandé :

– Dis-moi ce que tu aimes !

– Comment ça ? Et ça y est, on se tutoie ?

– Tu aimes quoi ? Que voudrais-tu que je te fasse ?

– Je ne comprends pas bien, je dois remplir un questionnaire, comme ceux qu’on remplissait à la rentrée scolaire ? Je ne sais pas ce que j’aime en fait, ce que je voudrais là maintenant, je ne sais pas Pourquoi doit-on forcément mettre des mots sur ce qu’on veut, sur ce qu’on ressent ? Retour d’une crise de panique J’ai pour la quatrième fois pris la fuite.

C’est ce jour précis, qu’en plus d’être décophobique, j’ai compris que j’étais atteint d’indécision chronique.

DES ATTRACTIONS DÉSASTRES (Partie 1/2)

Je ne sais pas si je l’ai hérité de mon père ou de ma mère. Je ne sais d’ailleurs même pas si cela se transmet de génération en génération. Ce que je sais, c’est que l’apparition des premiers symptômes remonte à l’été de mes 17 ans, sur la plage de Saint Jean de Luz.

LA PREMIERE FOIS. Je portais un caleçon de bain bleu marine un peu trop grand, et ce polo jaune Lacoste délavé.

Après plusieurs échanges sur la plage, on s’était donné rendez-vous sur la promenade. On avait le même âge. Il passait l’été avec ses parents dans un camping à l’extérieur.

On a parlé orientation scolaire. Il préparait son entrée en économie, moi en terminale littéraire. J’ai dit que j’étais content d’être avec lui. Il a répondu en riant : « lorsque je suis content, je vomis ». J’ai pas compris.

J’ai voulu l’impressionner en parlant de la cristallisation des sentiments. Il m’a répondu qu’il soutenait plutôt le foot allemand.

On a préféré se taire et commander un panaché. Il a posé sa main tremblante sur la mienne, le haut-parleur diffusait en grésillant « Il suffira d’un signe » de Jean-Jacques Goldman. On s’est regardés, on savait que c’était là, maintenant : on devait y aller.

Il a pris son VTT, moi mon vélo pliable orange. Il m’a invité au Camping de la Brise marine. J’ai dû justifier de mon identité à un étudiant en bermuda blanc. Intérieurement, j’étais persuadé que tout le monde savait ce que j’étais venu faire. En même temps que je traversais l’allée des hortensias, je sentais se poser sur moi des regards de jugement. Je vivais ma première « Walk of shame ».

J’avais envie de me justifier, d’expliquer que la bosse de mon bermuda était causée par mon inhalateur de Ventonline. Mais j’ai baissé la tête honteusement.

Il m’a ouvert la porte du Mobil home. Une odeur citronnée de tue moustique se mélangeait à une odeur de gaz qui semblait s’échapper d’un réchaud bleu. Un canapé d’angles aux motifs fleuris entourait une table en bois. Il m’a indiqué que la porte des toilettes était cassée. On est rentrés dans son espace chambre. Il a tiré des doubles rideaux épais pour couvrir les voilages blancs brodés. Il a déroulé un duvet aux motifs fleuris. Il m’a souri. Je lui ai demandé si son envie de vomir lui était passée. Il a eu l’air surpris. Il a compris que je n’avais pas saisi.

J’ai fermé les yeux pour savourer ce premier baiser. J’ai alors senti comme un souffle saccadé se poser sur moi. Je ne comprenais pas d’où il venait. J’ai rouvert les yeux et là, je l’ai vu au-dessus de moi : ce ventilateur en bois, tournant sans s’arrêter.

J’ai essayé de ne pas y prêter attention, de regarder dans une autre direction. A ma droite : un tableau en laine représentant un clown blanc. A ma gauche : un thermomètre  en plastique jauni.

Je lui ai demandé si ce ventilateur était bien fixé au plafonnier. Il m’a répondu « oui » et m’a embrassé de nouveau. J’ai refermé les yeux. Je me sentais comme observé. Je lui ai demandé s’il était sûr qu’on était seuls. J’ai cru apercevoir un instant une ombre derrière le rideau. J’ai paniqué, j’ai dit que je n’avais plus envie, que je ne voulais pas finir égorgé soit par un ventilateur, soit par le tueur du Camping de la Brise marine. J’ai pris une bouffée de Ventoline. J’ai fui.

En rentrant chez moi, je me suis dit que c’était trop tôt pour moi. Que je n’étais pas encore prêt. Je ne pouvais pas me douter que ça allait se reproduire de nouveau. Je ne savais pas que c’était quelque chose de plus profond.

LA DEUXIEME FOIS. C’était juste après, à la rentrée scolaire de ma terminale littéraire. J’avais succombé à la prétendue conception visionnaire de la mode par mon père. Un t-shirt oversize entourant des bras de 15 millimètres d’épaisseurs, surplombant un jean taille haute, taille elle-même entourée par une banane de laquelle dépassait ma ventoline. Je ressemblais à une version adolescente de Mac Lesggy en American Apparel, ou à un hobbit relooké par Decathlon.

Il m’a griffonné un mot sur une page quadrillée petit format :

J’ai la cassette vidéo à la maison , tu veux venir le regarder avec moi ?

On a d’abord fait comme si on trouvait passionnants ces deux anges parlant lentement en allemand dans une voiture en noir et blanc. Et finalement pas vraiment.

Alors on est allés dans sa chambre aux murs recouverts de papier peint datant de son enfance, papier désormais lui-même recouverts de posters du sol au plafond. Il a appuyé sur Play sur son poste CD.

J’ai un peu ri lorsqu’il s’est mis à chanter « Savoir aimer » en me regardant d’un air concentré. J’ai beaucoup moins ri quand j’ai compris qu’il me chantait vraiment du Florent Pagny, au premier degré.

On s’est alors allongés sur sa couette recouverte de drapeaux américains. Il s’était parfumé au « Caractère » de Daniel Hechter. J’ai fermé les yeux pour essayer de me concentrer. Mais je sentais comme des regards posés sur moi.

J’ai rouvert les yeux. Mylène Farmer était déformée par la pliure du poster découpé dans un magazine Hit Machine. Ophélie Winter, avec une coupe de cheveux effilée, était assise sur une pierre. Madonna faisait une prière. C’était comme si toutes les femmes de sa vie, étaient là, devant moi réunies. Réunies pour me regarder vivre ma première fois. C’était aussi gênant que d’être surpris par sa propre mère une main dans le caleçon.

« N’y pense pas, n’y pense pas, n’y pense pas »

J’ai eu besoin de prendre ma respiration. Je me suis relevé et lui ai dit que j’avais besoin d’un verre d’eau. Il est allé le chercher. En revenant dans la chambre, il a de nouveau appuyé sur play. En adoptant son air très concentré, il a chanté :

« Louis Arthur, dépêche-toi, on vit

On ne meurt qu’une fois…

Et on n’a pas le temps de rien,

Que c’est déjà la fin mais… »

Pendant qu’il détournait et massacrait d’une voix mal assurée ce titre larmoyant de Pascal Obispo, je tournais la tête dans tous les sens.

A ma droite : un bureau en bois contreplaqué, mal fixé, sur lequel était posé un range CD cassé. A ma gauche : une lampe halogène sur pied noir et doré. Au sol : une peluche géante d’un ours portant une cravate.

Les symptômes étaient de nouveau là, crise d’angoisse, panique, paranoïa, le sentiment qu’un clône maléfique de Mylène Farmer allait venir me crucifier sur la moquette bleu délavée tout en chantant d’une voix haut perchée. J’ai rattaché ma banane autour de ma taille, et j’ai fui.

Comme Sidney après Scream 1 et 2, j’ai essayé d’oublier, de reprendre le cours normal de ma vie d’adolescent. C’est lors de ma première année universitaire qu’est apparue la troisième et dernière crise…. Et j’allais enfin comprendre.

A SUIVRE

Les nouveaux romantiques

A l’origine de l’incompréhension de cette relation épistolaire : un horoscope lunaire et trois points de suspension… Ces trois points que j’ai laissés à la fin de tous les messages envoyés à ce garçon. 

Celui avec qui j’ai commencé à discuter quelques jours auparavant grâce à la magie des réseaux sociaux. Entre une story d’un petit chat trop mignon, et une pub pour un énième groupe folk indé filmé au ralenti, est apparu ce garçon là : celui qui comme moi raconte des histoires dans la vie*.

(*mais en plus drôle et devant vraiment un public)

(**Moi aussi, certes j’ai un public, mais qui entièrement réuni, tiendrait facilement dans la salle des fêtes de Roubaix.)

On a fait connaissance en message privé. On a parlé de Christophe Honoré, d’Antoine Doinel et de Vic Beretton. Et progressivement, la ligne d’intimité a été franchie. J’ai commencé à me confier. Je lui ai avoué des choses que je n’avais encore jamais dites à personne. 

Que par exemple, j’aime me motiver en écoutant « Jour 1 » de Louane en secret, que j’ai la manie de voir partout des signes dans la vie, et qu’en 2003 j’avais voté pour Patxi de la Star Academy 3. Il m’a alors appris que Patxi avait écrit ce titre de Louane. Il ne m’a pas vraiment avoué qu’il avait voté aussi pour lui. Mais sa connaissance approfondie de la carrière de Patxi a parlé pour lui : 

– ne dis rien, j’ai compris !

Un tel niveau d’intimité avait été franchi, j’ai été troublé. Et surtout, je me suis dit : mais c’est fou, c’est exactement comme dans « Vous avez un message », cette comédie romantique de 1999 où Meg Ryan* tient une relation épistolaire avec Tom Hanks.

(*avant que elle ait découvert la chirurgie et lui la COVID-19)

Dans ce film, Meg tient une adorable petite librairie à New York, Tom est un peu l’ancêtre d’Amazon et de Cultura réunis. Ils se détestent dans la vraie vie : Tom ruine le commerce de Meg en implantant une grande surface en face de sa boutique à elle. Mais sans le savoir, ils conversent en privé, après s’être rencontrés dans un groupe de discussion sur l’internet, celui du temps d’avant. 

Celui de l’époque « bénie » d’AOL et de Caramail. L’époque où l’on attendait qu’un modem se déclenche pour pouvoir consulter ses messages. Cette époque où la conversation ne se terminait pas au bout de deux messages en un envoi d’une photo intime d’une partie masculine. La technologie ne permettant à l’époque pas une telle instantanéité. L’envoi à l’instant t d’une telle photo aurait nécessité une logistique précise et organisée en 7 étapes méticuleuses :

Sortir un appareil photo numérique en ayant au préalable vérifié les piles. Prendre une photo en voyant le résultat en miniature sur un écran deux pouces. Insérer une carte mémoire dans une tour PC. Attendre le chargement. Attendre que les 20 photos prises apparaissant de manière saccadée au ralenti. Retourner sur le groupe de discussion pour choisir la plus « flatteuse ». Cliquer sur envoyer la photo. Attendre 20 minutes que la photo 50 kilos octets, pixellisée, soit enfin envoyée à une personne qui avait au final quitté la conversation.

Alors sans aucune intention érotisée affichée, Tom et Meg, tous les deux en couple, s’envoient des messages teintés de naïveté qu’ils pensent dénués de tout sous-entendu. 

(*même si le fait de rêver de bouquet de crayons fraichement taillés… Je dis ça…)

A la fin, du film, spoiler alerte : elle est au chômage, il est rentier, ils n’ont rien à faire de la journée, ils boivent des cafés , ils se disent des phrases intenses : C’est vous ? Oui, c’est moi ! Et ils finissent par s’embrasser à côté d’un labrador. C’est trop émouvant.

J’ai repensé à ce film, je me suis dit c’est ça : Meg, c’est moi, Tom, c’est lui. J’ai paniqué. J’ai voulu le revoir, pour me rendre à l’évidence. Je ne l’ai pas trouvé en replay. J’ai du fouiller dans une pile de DVD, pour me rappeler ensuite que je n’avais plus de lecteur DVD. Impossible de le voir. J’ai pris cela comme un signe, le signe, que je m’étais surtout fait un film dans ma tête et que j’avais sur-interprété la situation.

J’ai alors ouvert mon numéro de Elle hebdomadaire. Et c’est précisément à ce moment que tout à dérapé. Ce vendredi 9 octobre, à 12h36, j’ai découvert mon horoscope lunaire :

Sagittaire : Les aspects contradictoires de Vénus et Neptune vous invitent à éviter les zones de flou dans le domaine sentimental. L’idée sera de clarifier un non-dit et de redoubler de diplomatie pour trouver à la fois le meilleur angle pour échanger et le moment propice pour faire le point*.

(*Horoscope Lunaire de Jean-Yves Espié du 9 au 15 octobre**)

(** je l’ai conservé si vous voulez savoir ce qui vous est arrivé cette semaine là)

Et là j’ai paniqué ! C’était devenu évident. Nos messages n’étaient pas innocents. J’étais allé trop loin. J’avais franchi la ligne. J’allais devoir m’excuser auprès de lui. Clarifier ces non-dits. Tout avouer à mon chéri, qui, c’est certain, allait me quitter après avoir découvert tous ces messages cachés  :

– comment as-tu pu lui confier ces choses que tu ne m’avais jamais dites ! comment veux-tu que je réagisse, en découvrant que je vis depuis 18 ans avec toi dans le mensonge ! Tu m’avais assuré que tu avais voté comme moi, Michal, à la demi-finale garçon de la Star Academy. PATXI ! Regarde-moi bien, maintenant : c’est fini !

J’ai pris une bouffée de ventoline, et une tisane nuit calme.

(*oui, une tisane, à 12h37… je sais, c’était mon instant requiem for a dream)

J’ai immédiatement appelé une amie pour tout lui raconter. Je lui ai montré ces messages, et elle a confirmé que tout était de ma faute, enfin surtout de la faute des trois points de suspension. Ceux que je laisse toujours à la fin de TOUS mes messages. Ces trois points dont j’use et abuse pensant que cela apporte une convivialité, et laisse la place à l’autre de s’exprimer.

Alors que non, selon elle, les points de suspension traduisent : 

– soit une démarche passive-agressive*. 

(*comme le sourire crispé de l’épicier en tablier, équitable et écoresponsable,

 quand je lui ai demandé où se trouvait le Nutella**)

(**non monsieur, on ne fait pas de Nutella ici, mais de la pâte à tartiner aux fèves de tonka…)

– soit la traduction d’une incapacité à clore une discussion, d’assumer un choix, ou de mettre son interlocuteur dans l’incompréhension complète de l’intention.

(*tu veux aller au cinéma… VS tu veux aller au cinéma ?)

J’ai plaidé coupable. Pour ma défense, j’ai d’abord essayé de faire passer cela pour une incompréhension complète des codes sociaux actuels : 

– Tu sais, j’ai toujours eu le sentiment de ne pas être né à la bonne époque ! 

J’aime me persuader que j’ai toutes les caractéristiques d’un personnage de la littérature victorienne. Un homme au lourd passé, à l’image d’un M. Rochester pour Jane Eyre, qui a du mal à s’exprimer, en raison de tourments internes, intenses et passionnés…

(Alors qu’en soit, avec ma déficience respiratoire, enfin mon asthme, je le sais que dans un roman victorien, je ne serais pas le héros sombre et ténébreux. Je serais le petit frère du héros, le garçon célibataire et fragile, celui assis sur un fauteuil de velours, le plaid sur ces jambes anémiées, regardant au travers d’une fenêtre embuée, très mature pour son âge et qui prodigue ses conseils amoureux parce que lui sait ! Alors qu’il ne sait rien et qu’il va décéder à 18 ans d’une pneumonie.) 

Elle m’a alors rappelé que je fantasmais une époque où le déodorant n’existait pas, que je panique à la moindre suspicion d’effluve corporelle mal maitrisée, que je devais surtout fantasmer les intentions d’un garçon qui avait certainement quelque chose de plus excitant à faire de sa vie que d’attendre les messages d’un humoriste à peine émergeant et que mon comportement était typiquement ce qu’on reproche depuis la nuit des temps aux garçons perpétuellement immatures comme moi ! 

A ce moment je lui ai indiqué que c’est elle qui dégageait une certaine agressivité. On s’est calmés, on s’est réconciliés en se mettant d’accord sur la victoire méritée d’Elodie Frégé à la star academy. On a repris le fil de la conversation. 

– Quand même, je sais qu’il ne faut pas voir des signes partout, mais tu sais que même mon horoscope lunaire me dis que…

– Attends Louis-Arthur : tu le sais que ton signe lunaire, n’est pas forcément le même que ton signe solaire 

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que ce n’est pas parce que tu es sagittaire en solaire, que tu les en lunaire… 

Ce vendredi 9 octobre, à 13h36, en attendant qu’elle calcule mon signe lunaire, j’ai parcouru la story de ce garçon. J’ai découvert qu’il avait effectivement mieux à faire, qu’il était au bord de la mer, avec son amoureux.

Et moi, à Roubaix, j’ai vérifié : je ne suis pas sagittaire mais Taureau en lunaire. Je me laisse trop influencer par mars et jupiter, et dois tourner la page d’une relation pour repartir sur des meilleures bases.

Alors, j’ai rouvert mon échange épistolaire, pour écrire un message, simple, positif et limpide. Un message qui allait mettre les choses au clair, clarifier mes intentions. 

Le message d’un garçon qui a décidé de ne plus avoir le quotient émotionnel d’un adolescent, qui est en couple, et qui se doit d’être respectueux. Le message d’un homme qui n’est pas M. Rochester, mystérieux et lunaire, mais un homme de 2020, qui a compris. Un message qu’on se doit d’avoir quand on veut reposer des bonnes bases, pour une amitié sans suspension, sans sous-entendu :

« Coucou, J’espère que tu vas bien…L’automne, n’est-ce pas magique ? Ça me donne envie de t’envoyer un bouquet de crayons fraichement taillés…A bientôt j’espère, bisous… »

On s’écrit téléphonique

Nous les nouveaux romantiques

Actuel et nostalgie

Étonnamment romantique

Karen Cheryl – Les nouveaux romantiques

Dans nos classeurs de lycée

Récemment, j’ai réalisé que mon compte instagram était à l’image de cet agenda du lycée. Celui que j’enviais. Celui de celles et ceux qui se les échangeaient, s’écrivaient des mots, souvent très colorés, en rose, bleu turquoise ou violets. 

Ces mots parfois recouverts de blanc pâteux, agrémentés de coeurs et de bites mal dessinés, de photos de Brandon ou Brenda, découpées dans des programmes télé. Des carnets remplis de petits mots, de déclarations d’amitiés, souvent éphémères, sur des pages parfois même parfumées à l’eau jeune vanillée ou ambrée.

Au lycée, le mien était un clairefontaine, noirci proprement, sans rature, au crayon bic 4 couleurs. Les quelques pages manquantes avaient été découpées de manière appliquée, à la règle. Comme un témoignage d’une personnalité qui ne voulait ni déborder, ni se faire remarquer. Un agenda sans parfum, ni sentiment affiché.

J’ai grandi, j’ai vieilli, j’ai laissé mes agendas dans des cartons, derrière moi… J’ai pensé que j’avais réglé mes comptes avec tout cela. Et sans crier gare, comme le retour de Beverly Hills, instagram est arrivé. J’y suis allé, j’y ai vu ces mêmes mots partagés, ces couleurs parfois bariolées, ces amitiés parfois trop affichées. J’ai succombé. 

J’ai même osé y enregistrer pour la première fois ma voix. Celle qu’on entend peu dans la vraie vie. Cette voix que je n’assumais pas, tant elle me semble trop posée et surjouée. Celle qui donne une intention dramatique à tout ce que je peux dire au quotidien. Celle dont le souffle semble parfois venir d’un abus de cocktails sophistiqués dans des bars enfumés, à l’expiration teintée d’une exaltation sensuelle*. 

(*alors qu’elle vient tout simplement de mon asthme et, à la rigueur, d’un abus de miel dans ma tisane nuit calme)

Lorsque, ce jour précis, j’ai dit tout haut dans ce café, à ce garçon là devant moi :  

Tu sais, j’aime tremper ma madeleine dans mon thé …

Cette voix a tout de suite apporté une teinte érotisée, provoquant une situation malaisante face à un garçon terrorisé et un gâteau qui par sa mollesse, était devenu lubrique et écoeurant instantanément.

(*Alors que je peux vous l’assurer, il n’y avait aucun second degré. 

En vrai, j’aime simplement juste tremper ma madeleine dans mon thé… )

Si je posais là, maintenant, sur instagram, cette même phrase, avec cette même voix, sur une petite musique accompagnée d’une ambiance scénarisée, cela donnerait l’impression d’amorcer un récit proustien.

Instagram m’a en fait permis de donner le change à ce que je dis, à ce que je suis, dans la vraie vie.

Ce garçon, aux silences répétés en société, à l’incapacité d’exprimer publiquement et parfois même intimement ses sentiments. Ce garçon qui depuis des années aime afficher, dans un intérieur qui semble naturellement filtré, des vinyls de groupes indés… alors qu’en solitaire ce garçon aime chanter des mots de Jenifer.

Ce garçon qui a l’image d’un Niels Schneider, a provoqué parfois des amours imaginaires, sans oser y succomber, celui qui préfère la plage, les rayons verts*.

(*ce garçon qui assume cependant ses clins d’oeils delermiens appuyés)

Ce garçon dont la vie n’avait pas débordé d’un millimètre des pages Clairefontaine quadrillées… Jusqu’à cette dernière année, au cours de laquelle, sur ce mur, j’y ai épinglé pêle-mêle mes photos de films préférés, mes textes sous-couverts de dérision, parfois écrits vraiment au 1er degré… 

Et petit à petit, je me suis laissé déborder par l’envie d’y croire, de succomber à mes émotions. Emotions provoquées par des mots, des rencontres qui se profilaient. J’avais là, d’un coup, les amitiés fantasmées et vanillées du lycée qui frappaient à ma porte, ou plutôt en messages privés. J’ai reçues des invitations, et galvanisé, j’ai accepté.

Jeudi, quand ce photographe , m’a dit qu’il me verrait bien sur un shooting mode sophistiqué… Je ne l’ai pas contredit, j’ai fait comme si j’y croyais*…

(*alors que je le sais que j’ai l’audace stylistique de la collection Cyrillus de 1998)

Vendredi, quand ce programmateur d’une scène musicale m’a dit qu’il m’invitait à venir chanter sur sa scène… Je ne l’ai pas contredit lui aussi, et j’ai encore fait comme si j’y croyais*…

(*alors que déjà seul au micro, on entend régulièrement plus fort que moi la personne qui dans la salle me crie « on entend pas »!)

Samedi, quand je me suis retrouvé face à ce garçon dans un décor digne d’une photo de Stephen Shore, j’ai crû que j’y arriverais…

Mais très vite j’ai compris, que malgré tout, je reste encore celui qui ne boit jamais un verre de trop, qui ne sait pas dire les mots à l’envers, qui aime parler en vers. Alors j’ai même pas dit qu’un jour j’aimerais être comme lui. Pas à danser les cheveux* mouillés sur du Britney. Non. Comme lui à vivre une vie débordant de la page quadrillée. 

(*cheveux dont le temps de vie semble désormais plus que limité)

Arès avoir été ému par ce garçon touchant et extravagant, je suis rentré sous la pluie. J’ai allumé mon autoradio. J’ai lancé ce titre de Jenifer, pour bien renforcer mon amour du 1er degré, pour un peu romancer ma vie et rêver de messages sur un vieux répondeur comme dans un film d’Eli Chouraqui. 

Dimanche, à minuit, je m’apprête à écrire sur mon agenda 2020, ces paroles que j’apprécie désormais ouvertement au premier degré :

Donnez moi le temps

D’apprendre ce qu’il faut t’apprendre

Jenifer