Ainsi passent les heures

WHO’S THE BOSS?, (back row, l to r): Judith Light, Katherine Helmond, (middle): Tony Danza, (front): Danny Pintauro, Alyssa Milano, (Season 1), 1984-92, © Columbia Pictures Television / Courtesy: Everett Collection

Les rires pré-enregistrés en moins, j’ai depuis trois semaines l’impression de vivre dans une sitcom des années 80. Toute ma vie se déroule uniquement dans deux pièces : le salon et la cuisine. 

Je vis , nous vivons, dans un épisode de Madame est servie, ou de la Fête à la maison ! Le monde extérieur se résume à quelques épisodiques sorties et les rues désertées ressemblent à des décors en carton pâte de studios.

Chaque matin, j’adopte la pose « présentation de générique du début »*, celle où chacun-e des acteur-rice-s se retourne doucement en affichant un sourire au ralenti forcé… Derrière ce sourire crispé, se cache souvent l’expression d’un-e acteur-rice en train de se dire intérieurement :

«  je souris, mais s’il vous plait, c’est mon 225ème épisode, j’en peux plus, sortez-moi de là… »

(*There’s a time for love and a time for living, you take a chance and face the wind)

Depuis quelques jours, j’adore prendre cette attitude. Essayez, vous verrez, ça marche ! Votre colloc’, conjoint-e, peu importe, vous pose une question qui vous agace, mais pour le respect de la paix intérieure du confinement : inspirez, prenez le temps de tourner la tête au ralenti, et une fois retourné-e vous souriez, sans rien dire !

Exemples : tu penses pas qu’on pourrait regarder un documentaire plutôt que de revoir encore Friends ce soir ? Ça t’embête d’aller chercher les coures au Monoprix, j’ai une réunion zoom à 10 H On regarde The Voice en replay demain car j’ai visio-apéro ce soir en famille ?

Pose années 80 : on inspire, on tourne la tête au ralenti, et on sourit !

Il faut dire que l’enjeu dramatique de mes journées est aussi mince que les scénarios de l’époque : 

Semaine 3, épisode 2 : aujourd’hui Louis Arthur se demande s’il va réussir à avoir un créneau pour récupérer ses courses au drive… 

Il y a parfois eu quelques montées de suspens comme l’épisode 5 de la semaine 2 : Monsieur Nolwenn (cf.article 1) va-t-il réussir à monter ses blancs en neige, sans batteur, pour faire sa mousse au chocolat… ?

(* spoiler alerte  : la réponse est oui, forcément, Monsieur est parfait, il m’agace, sourire)

Les premiers jours, c’était un peu réconfortant ce sentiment de cocooning. J’ai aimé me prendre au jeu, de me dire que j’étais Angela Bower, cette femme hyperactive qui bousculait les codes du genre, qui portait des tenues oversize (parfaitement adaptées à la prise de poids)… 

Mais peu à peu, c’est devenu inquiétant. J’ai commencé à m’inquiéter moi-même. Plus les jours de confinement se sont accumulés, plus j’ai commencé à ressentir des phénomènes étranges, comme d’entendre des rires pré-enregistrés dans ma tête : 

– Tiens je pourrais faire mon pain moi-même aujourd’hui et ensuite essayer cette application de Yoga* (rires)

(*restons crédible un instant)

J’ai essayé de me reprendre en main, d’arrêter de fantasmer, de me dire que non, la période des années 80 n’était pas si parfaite. Regardons la vérité en face. On en parle du bilan carbone désastreux de la coiffure d’Angela Bower ? 3 bombes de laque Ellnett quotidiennes accompagnées de 30 minutes de brushing (pour un résultat certes épatant mais pas très eco-friendly…).

En plus, Angela Bower ne respecte pas du tout les règles du confinement : inviter sa mère Mona (#monaforever) à venir habiter avec elle…

Et à la place de Tony Danza, j’aurais été dégoûté, avec le recul, de lâcher mon appartement à Brooklyn, vu la gentrification actuelle du quartier et l’augmentation des loyers…

Mais c’est normal de se laisser aller en ce moment à nos plaisirs d’enfance et d’adolescence. De se rassurer en se disant que c’était mieux avant, et de nous inviter toutes et tous à partager nos photos de nous, enfants.

En cette période de confinement, on nous a attribué une permission, celle de nous laisser aller à nos plaisirs coupables et régressifs.

Dire qu’il y a quelques semaines encore, tout plein de gène, je baissais la luminosité au maximum de mon iphone dans le métro pour éviter que quiconque puisse voir que j’étais en train de regarder l’épisode 3 de la saison 5 de la Fête à la maison « 20 ans après » sur Netflix, celui où Steve, Jimmy et Fernando partent acheter des sandwichs… 

(ne me spoilez pas, je n’ai pas vu la fin, je ne sais pas s’ils ont réussi à se trouver leur sandwich préféré…)

Alors que depuis quelques jours, on se pardonne tout ! On peut se replonger dans le passé, regarder des comédies désuètes des années 80/90, sans aucune mauvaise conscience… On a fait tomber les masques : on peut danser sans complexe sur « Tel est mon destin » de Céline Dion, à fonds sur son enceinte Marshall, sans penser au jugement des voisins. 

« Ainsi passent les heures au rythme entêtant des battements de mon cœur ».

(Tel est mon destin …Je vais mon chemin…)

Sans vouloir me justifier à tout prix, j’avais tout de même une bonne raison d’écouter Céline Dion hier. Il pleuvait, j’étais enfermé, en train de réfléchir à la chanson que j’allais reprendre lors du prochain prime. Oui, quand je m’ennuie, il m’arrive parfois d’imaginer que je suis un apprenti chanteur d’un télé crochet. En général, je suis candidat pour Nouvelle Star, ça correspond plus à mon côté rock*.

(*rires pré-enregistrés)

J’arrive au 5ème prime et je ne sais pas si je vais jouer la carte de la sécurité en reprenant un titre de Gainsbourg ou si j’ose changer de registre et créer la surprise en faisant une reprise décalée de Céline Dion à la Julien Doré…

J’ai pas eu le temps de faire mon choix que j’ai vu apparaître une notification sur mon i-phone m’invitant à un apéro en visio avec des anciens du lycée sainte marie… 

(Je suis quand même soulagé qu’on ait enfin pu dire oui à Patrick, qui depuis des années n’arrêtait pas de nous dire, «tiens si on se donnait rendez-vous dans 10 ans ? ». On le faisait jamais. Mais ça y est, pour tout le monde, le rendez-vous dans 10 ans c’est maintenant, pendant le confinement.)

Après avoir trouvé la luminosité la plus avantageuse, vérifié le décor derrière moi, et bien calé l’angle de l’écran le plus avantageux en étant vigilant à ce que la caméra s’arrête au milieu de mon front pour ne pas afficher ma perte de cheveux croissante*, j’étais prêt !

(*on peut tromper mille fois une personne, ou non on peut tromper une fois mille personnes…)

Le visio-apéro retrouvaille des ancien-ne-s du lycée : entre celui qui a une connexion qui coupe toutes les 5 secondes, et qui répète dans le micro « vous m’entendez là ? C’est bon ? Je vous ai perdu, ah non », celle qui reconnaît personne et qui demande toutes les 2 minutes, « mais c’est qui là, c’est toi Louis Arthur ? Non c’est Stéphanie », celui qui confond le visio-apéro avec le visio tinder et qui prend des poses pour nous montrer les bénéfices de son entrainement quotidien, celui qui est suréquipé et qui nous parle avec le casque de Thomas Pesquet, celle qui essaie de contenir ses enfants qui courrent, qui retourne la tête, puis revient vers nous, au ralenti, avec un sourire forcé, et celui qui est trop fier d’afficher sa déco instagrammable de couple sans enfant… 

Au bout de 5 minutes, quand tout le monde a enfin trouvé ses marques, bah, on a vite plus rien à se dire : « t’as fait quoi aujourd’hui ? T’as mangé quoi ? Il fait quel temps chez vous ? »

Au bout de 15 minutes de conversation, lente et brouillée, on essaie de trouver une excuse pour quitter la discussion, on feinte une perte de réseau, et on ferme tout… On se rend compte qu’on a pas envie de jouer l’épate en ce moment, on partage toutes et tous les mêmes inquiétudes.

Après ce visio-apéro, j’ai utilisé ma permission de me laisser aller, de me mentir encore un soir (encore une heure…), de me dire que si, c’était pas mal les années 80. J’ai fait comme si on avait plus d’i-phone, de visio, rien, j’ai dit non au documentaire, et j’ai lancé Friends. Monsieur Nolwenn s’est mis tout contre moi, on a fait semblant de ne pas savoir si Rachel allait embrasser Ross, on a oublié le temps, on était bien…

« Ainsi passent les heures, au rythme entêtant des battements de mon coeur »…

Je ne suis qu’une chanson

Master of None – Mornings


Cette première semaine de confinement m’a fait prendre conscience de la difficulté de vivre avec quelqu’un de parfaitement équilibré, oui je vis avec quelqu’un de super sain, même en confinement, qui tient une routine quotidienne, qui arrive à se lever à heures fixes, qui mange équilibré, qui fait du sport, qui lit des livres (en entier)…

Ses journées ressemblent à une story d’instagrameuse bio-influenceuse, alors qu’il n’a même pas Instagram !

Genre, « je suis tellement parfait que je ne ressens même pas le besoin de le faire savoir à la terre entière », ça m’agace… Alors que moi le temps que je fasse la photo de la couverture du livre, (…) scénarisée, (…) avec le choix du filtre, (…) le choix de la musique, j’ai plus du tout le courage de lire le livre que je viens d’afficher sur ma story…

C’est fou cette énergie que je passe à faire des stories pendant le confinement alors que j’ai autour de 240 abonnés, autant dire que tout le monde s’en fout !

240, ce doit être à peu près le même nombre de disques vendus par Magalie Vae après sa victoire à la star academy 5… La pauvre, dire que son single s’appelait « Mais moi je ne suis qu’une chanson* »…

(*je me dois de préciser par honnêteté intellectuelle que je n’ai même pas eu besoin d’aller chercher sur google le nom du single de Magalie Vaé… #culturegénéraleautop)

Mais c’est ça, en fait, je suis Magalie Vae dans la Star academy 5 ! Je fais tous les efforts du monde, mais ça ne marche pas… Alors que mon chéri c’est Nolwenn Leroy, star academy 2… « je suis parfaite, gnagnagna, et je cultive une part de mystère, même confinée, je ne dis rien » et je gagne à la fin… Moi je vis la malédiction Magalie Vaé…

Mais c’est vrai qu’avec le confinement,  j’ai perdu ma part de mystère ! 

Avant je pouvais faire croire que je ne savais absolument pas d’où venait ce léger poids pris ces derniers mois, alors que je mange hyper équilibré, que « non la journée au travail je ne grignote pas, je bois uniquement du thé vert detox »… Je ne comprends pas…

Marie-Thérèse, ne jurez pas je vous en prie (La vie est un long fleuve tranquille)

Alors que là, on est obligés de faire toutes nos courses ensemble puisqu’on les fait sur une application, avant d’aller les chercher au Drive. Plus de mystère possible, mes secrets de nourriture grasse qui n’avaient jamais fait l’objet d’une quelconque story instagram allaient être dévoilés au grand jour.

Je me suis dit que c’était peut être l’occasion de me lancer dans une detox radicale : arrêt immédiat des fraises tagada, et des madeleines au nutella. Comme je n’ai aucune volonté, j’ai bien évidemment opté pour une autre solution : essayer de cacher des aliments avec Gluten et matières grasses dans une liste de courses hyper saine.

Sur un malentendu, ça pourrait peut être passer. Une fois les courses récupérées, je pourrais jouer la surprise, avec le niveau de jeu d’un acteur d’une sitcom d’Ab Production, ou d’un acteur porno :

« oh mais qui a caché ce tube de lait concentré sucré dans ce sac… »

Bien évidemment cette méthode s’est trouvée être aussi efficace et discrète que le jeu de l’acteur porno… En découvrant cette liste de courses ponctuée d’aliments dont les énoncés pesaient à eux seuls 500 kilos calories, mon chéri s’en est immédiatement aperçu. Mais il n’a pas du tout eu la réaction attendue ! 

J’aurais voulu qu’on soit en mode j’accuse, violence, protestation, que j’ai une réaction « Adele Haenel », que je lui dise que c’est une honte, que je n’avais pas pu commander cela, qu’il s’énerve, ou qu’il se moque de moi. J’aurais pu provoquer une dispute et finir par dire :

Tu sais que c’est à cause de ce genre de remarques cassantes que je ne me sens pas bien et que j’ai besoin de compenser par la nourriture…

Mais non, d’une voix douce,  il me dit que « c’est pas grave, que je peux m’accorder un petit plaisir, que je pourrai rééquilibrer en faisant un peu de sport à la maison »…  Du sport à la maison, mais quelle mesquinerie ! Il m’agace…

Monsieur Mystère à la Nolwenn me conseille une application pour débutants,  adaptée à mon niveau donc…  J’ai pris un peu de recul et me suis dit qu’il avait sûrement raison. Ma petite voix intérieur me disait que 10 minutes d’exercices de gainage pour me permettre de m’envoyer un tube entier de lait concentré sucré, c’était pas si cher payé. 

Je m’inscris, déjà, je suis un peu choqué de l’indiscrétion des premières questions, d’Antoine, coach virtuel, qui me demande mon âge… J’ai eu envie de répondre avec une voix suave à la Fanny Ardant :

– Parce que vous pensez que j’ai quel âge ? (suivi d’un soupir)

Je n’ai bien évidemment pas parlé à mon coach virtuel, j’ai juste fait glisser la roulette des années de naissance, et ai enlevé 3 années, faut pas déconner.. Et là, deuxième question : sur mon poids ! J’ai continué à mentir, j’ai enlevé 3 kilos…

Une fois toutes les informations rentrées, je me suis dit qu’il fallait que je sois seul pour affronter ma 1ère épreuve sportive… Je suis monté dans le grenier, un peu encombré. J’avais récemment décidé de faire du tri à la Marie Kondo, en me débarassant de tous mes encombrants, qui en ce qui me concerne, correspondent à des piles entières de Elle Magazine. Je les avais tous montés au grenier.*

(*oui je ne suis pas allé jusqu’au bout de la méthode Marie Kondo, je suis trop émotionnellement attaché à mes magazines…)

Je me rends compte que c’est un peu un « coming-out » que je vous fais :

oui je vous le confie, j’achète Elle Magazine !

Depuis des années. Je ne sais pas quand ni comment ça a commencé mais voilà, chaque vendredi, j’achète Elle magazine, à la presse du coin. C’est mon rituel…

La dernière fois la dame de la presse m’a dit :

– oh c’est monsieur qui achète le magazine de madame ! avec un petit clin d’oeil.

Alors déjà j’ai eu envie de lui dire d’arrêter de parler comme dans les années 60 : c’est monsieur qui achète le magazine de Madame ?

J’aurais aimé lui dire que cette remarque était hyper sexiste, que Elle magazine s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes, et qu’il y avait régulièrement des numéros spéciaux avec des dossiers de fonds…

J’ai regardé la couverture du Elle, et là c’était un spécial Cheveux… Forcément, j’ai rien dit, je lui ai juste souri bêtement et suis reparti avec mon spécial cheveux sous le bras…

Dans Elle magazine, il y a ma rubrique préférée, « Une Journée avec*», je commence toujours par cela. J’adore savoir que Sarah Jessica Parker se lève à 6h du matin pour préparer des pancakes à sa famille en toute simplicité dans son Penthouse de Manhattan en buvant un jus de citron bio… Je m’identifie…

(*Je me dois d’être précis car s’il y a des fans de Elle qui me lisent, ils ou elles me rappelleront que cette rubrique a été remplacée par « J’aime »… Je fais partie des lecteurs extrêment déçus et pense mettre à profit cette période de confinement pour lancer un mouvement #Bringunejournéeavecback… Je suis un garçon engagé…)

Seul, dans le grenier, en tenue de sport (enfin tenue de sport est un bien grand mot : un t-shirt à l’effigie des L5 acheté au zénith de Paris en Juin 2002, un short informe, des chaussettes hautes et des baskets quechua…),  j’ai feuilleté mes anciens numéros je suis tombé sur cette journée d’une créatrice de mode qui avait une résidence secondaire en Inde et qui aimait se reposer dans sa cabane à Goa pour respirer loin de la pollution de Dehli…

Elle expliquait qu’elle faisait du paddle tous les matins, au milieu des dauphins et qu’elle se noyait dans l’eau de coco…

Je me noie dans l’eau de coco…

J’ai commencé à imaginer qu’un jour j’aurai peut être plus de 240 abonnés instagram, que je serai peut être célèbre à mon tour, que moi aussi je pourrai raconter une journée avec Louis Arthur, j’ai rouvert les yeux et je me suis rappelé que j’étais dans  mon grenier, à Roubaix, et que je me cachais pour manger du lait concentré sucré… Il allait falloir réfléchir pour mentir lors de ma future interview pour Elle…

Je suis redescendu au rez de chaussée, mon chéri tout gentil avait décidé de me faire plaisir et de préparer des crèpes, pour me remettre de ma séance de sport…

Je ne lui ai bien évidemment pas confessé que je n’avais pas fait ma 1ère séance de sport, et j’en ai profité pour me lâcher sur le coulis caramel beurre salé… Je l’avais bien mérité !

Des crèpes,

Bretagne,

« Bretonne » le 4ème album de Nolwenn Leroy !

C’est ça, ça se confirme, je vis avec Nolwenn Leroy…

Et moi je suis Magalie Vaé… Moi je ne suis qu’une chanson…